p9 Page Précédente < > Page suivante
placée entre deux messieurs d’âge mûr, où sa mère le lui avait en fait indiqué. Elle, était entourée de deux hommes de la quarantaine, et son protégé était évidemment auprès de leurs femmes. Ils étaient une dizaine en tout. Patty n’avait jamais vu autant de bijoux d’aussi près. Chaque femme avait une rivière de diamants, rubis ou saphirs autour du cou. Aux doigts, elles portaient des pierreries aussi époustouflantes. Patty s’était même demandé si ce n’était pas du toc, tellement ça brillait. A Paris, elles se seraient fait égorgées pour cent fois moins. Elle apprit plus tard, qu’effectivement, ces duchesses et baronnes portaient souvent du faux. A la différence que l’authentique joyau se trouvait bel et bien dans leur coffre à la banque. Ce n’était qu’une question de sécurité. Et des soirées très très privées étaient organisées, avec gardes du corps et protections rapprochées pour que toutes puissent sortir leurs richesses. En attendant, elles se pavanaient, fières d’exposer leur toc, qui du reste devait valoir quelques ronds aussi. jeunes ou pas, elles étaient toutes pareilles : une vitrine, une poupée animée, commandée par on ne savait quels fils.
Patty remarqua également qu’aucun, plutôt qu’aucune ne mangeait réellement. Elles faisaient mine de couper, de se régaler, mais en fait, elles éparpillaient savamment une partie du contenu de leurs assiettes, avant de reposer leurs couverts, comme repues. Elles étaient certainement trop cintrées dans leurs gaines, sous ces robes de taffetas coloré, qui d’ailleurs paraissaient parfois de mauvais goût, vu leur âge. Et puis il y avait le trop grand risque de la tâche, de la bavure. Dommage, Patty ne s’était pas privée et s’était régalée, presque pour leur en foutre plein la vue à sa façon. Autant prendre ce qu’il y avait de positif, le reste l’enchantait si peu.
Pour cette seule table, au moins cinq ou six serveurs avaient été désignés. Trois autres étaient restés en faction à quelques mètres, tout le long de la soirée. Leur rôle : surveiller la table. Vous sortiez une cigarette, ni une ni deux, un briquet sorti d’on ne sait où vous l’allumait et un cendrier apparaissait. Vous l’écrasiez, hop, le cendrier disparaissait. Serviette tombée, serviette remplacée dans la seconde. Pain manquant, panier de petits pains présenté aussitôt, et servis à la pincette, s’il vous plaît…
Un petit orchestre complétait l’ambiance que les violonistes feutraient autant que souhaité. Rien que pour eux, Patty avait vu leur hôte glisser plusieurs gros billets au maître d’hôtel. En une soirée et quelques tables, ils étaient quatre, chacun atteignait au moins le SMIC. Patty en fut sûre.
Patty n’avait pas pu se régaler faussement aussi longtemps que prévu… Lorsque le baba au rhum arriva, le dessert… Dès la troisième bouchée, un haut le cœur l’avait empoignée et elle avait eu juste le temps de filer… pommée dans ces grands salons, elle avait failli vomir dans quelque pot de fleur; mais heureusement un serveur l’avait repérée et lui avait indiqué le chemin des toilettes. Elle avait eu juste le temps de pousser la porte et de se vider dans la cuvette. Rhaa! Dégoûtée… l’avait-on vue? Entendue… elle avait couru débarbouiller son visage… pff! saleté de fond de teint, il avait dégouliné de partout… Elle avait tout de même réussi à se redonner une apparence correcte et était retournée tant bien que mal en salle. Comme si de rien était, même si elle se sentait prise au piège, vue… comme si quelqu’un avait baladé une pancarte “Patty vient de vomir”. Heureusement, l’inattention des convives lui avait assuré qu’il en était rien. Avaient-ils même remarqué qu’elle avait quitté la table? Pas sûr…
Ensuite, toute la petite troupe avait atterri au casino. Patty n’était guère au bout de son écœurement. Bien qu’au départ le cérémonial avec lequel il avaient tous été accueillis puis dirigé vers un salon l’eut quelque peut impressionnée. Dans cette salle impressionnante, quatre ou cinq énorme tables prenaient place… Chacune entourée de croupiers et serveurs, toujours aux petits soins pour les clients. Si Patty avait cru voir des gens fortunés, là c’était le summum du gratin. Elle avait d’abord vu des sommes monstrueuses défiler sur les tapis, en jetons rutilants, bien-sûr. Elle n’avait pas immédiatement réalisé, mais certains joueurs pariaient jusqu’à 500000 F le coup. Ronaldo était assis derrière Sacha. Lui servant parfois une coupe, lui allumant ses cigarettes, allant encaisser… Et tous les menus détails dont elle le chargeait, histoire de lui rappeler qu’il était là pour elle. Il remplissait son rôle parfaitement. A un moment elle avait tendu un gobelet plein de jetons à Patty, remarquant enfin sa présence.
-Va, va tester les machines à sous, tu va voir, c’est grisant.
Patty avait filé, plus pour s’échapper qu’autre chose. De voir sa mère claquer ainsi lui donnait la nausée. Non pas qu’elle ait à craindre pour son héritage, elle n’attendait rien. Non, simplement parce que cela la répugnait. Elle repensait à certaines petites gens qu’elle connaissait… Et avait mal ne serait-ce qu’en pensant à leur misère… dont elle-même n’était d’ailleurs pas bien loin. Elle avait quitté le salon pour rejoindre la pièce principal du casino. En traversant la salle de jeu, son amertume s’était aiguisée. Combien d’hommes l’avaient reluquée de nouveau, en faisant cliqueter leurs jetons, l’air de dire :
-Alors ma belle, toute seule?
Elle avait fait un simple aller-retour. C’était pareil aux machines. Tous ces types qui étaient visiblement emportés par la fièvre de l’argent! En d’autres circonstances, elle aurait pu s’y prêter. Mais savoir que là se résumait l’un des loisirs coutumiers de sa mère ne pouvait la laisser apprécier. Elle s’en était retournée à la table de chemin de fer et avait prié Ronaldo de la raccompagner. Il s’était levé, avait glissé quelques mots à Sacha, puis s’était exécuté. Sa mère avait tué du regard cette fille qui ne savait même pas jouir des plaisirs simples, mais Patty n’avait pas eu de regret.
En rentrant à l’hôtel, elle et le jeune-homme avaient eu une discussion plutôt intéressante. Au départ, Patty avait voulu l’agresser, le mettre en porte à faux. Mais il assumait son statut et l’offensive n’avait pas trouvé d’emprise pour s’envenimer. Non, Ronaldo avait été très franc. C’était un métier qui payait bien et qui pouvait être très agréable. Il comptait en profiter tant que son age et son corps le lui permettraient. On était vite recalé : gigolo oui, mais surtout jeune premier ou rien du tout. Quoi que Patty puisse en penser, Sacha était une des régulières qu’il préférait. Avec elle, les règles étaient claires. En plus elle était très divertissante et amusante. C’était l’une des rares à croquer la vie à pleines dents. Bon nombre étaient ennuyeuses à mourir, coincées, et se plaignaient parfois sans cesse. Ils avaient ainsi échangé leurs idées et Patty avait entrevu un monde qu’elle ne soupçonnait guère. Elle s’était couchée rassurée. Peut-être que Ronaldo pourrait la faire temporiser.
Hélas, le lendemain n’avait pas été plus agréable. Pourtant leurs projets étaient plutôt sympathiques : une sortie en bateau. En fait, le yacht dans lequel ils s’étaient retrouvés était si confortable, que Patty avait dû rester sur le pont pour se convaincre qu’elle était bien en pleine mer. A l’intérieur, ils s’étaient adonnés à leur petite sauterie habituelle. Champagne, musique, danse… cartes ou jeux de chambre pour ceux qui en avaient envie. Bronzing, pêche pour les autres. Bref, Patty s’était ennuyée. Elle n’avait décidément aucune affinités avec quiconque et commençait à regretter son petit chez soi, même pourri. Le soir, rebelotte, le maître des lieux donnait un dîner et ses invités n’avaient qu’à se changer dans leur cabine. Une fois de plus, Sacha avait organisé jusque la tenue que porterait sa fille. Encore une robe trop grande pour elle et qui évidemment n’avantageait guère la gamine. Une fois de plus, Patty avait eu l’air d’une plouc pommée dans un milieu où aucun détail n’était laissé au hasard.
De retour à l’hôtel, dès son réveil, après une nuit pratiquement blanche, Patty avait craqué. Sa mère était à l’institut de beauté, comme d’hab, pour quelques séances de gym électrique ou elle ne savait quoi d’autre.
Elle avait supplié Ronaldo de l’emmener à l’aéroport.
-Tu es folle. Laisse moi au moins prévenir Sacha. Elle va me tuer.
-Non, s’il te plaît. Si tu as été sincère et vraiment navré pour moi jusqu’à présent, tu dois me faire cette faveur.
Elle avait pris le premier vol à destination de Paris. Cette escapade azuréenne serait la première et la dernière. Elle n’avait jamais plus ni revu ni contacté sa mère. Celle-ci ne s’en était même pas souciée. En tout cas, elle n’en eut pas l’impression, puisqu’elle ne reçut aucun appel. Par la suite, Sacha n’essaya pas même de rompre ce silence. Elles avaient vérifié, elles n’étaient nullement faites pour s’entendre. Pourquoi insister?
Quant au père, lui, après le divorce, il avait conservé ses bagnoles et ses chevaux. George s’était rabattu sur un hôtel en Camargue, avec activités touristiques et balades équestres. Il avait sa dépendance dans l’enceinte même du bâtiment et en profitait comme un réel touriste, évitant volontairement le stress d’être le patron. Il avait embauché des gens performants, qu’il payait suffisamment pour être sûr qu’ils défendraient ses biens comme c’étaient les leurs.
Il avait également épousé une jeune femme de l’âge de Patty. Depuis, elle lui avait donné des jumeaux. Deux petits gars beaux comme des anges. En réalité, cet homme savourait enfin le bonheur de vivre en famille. Il n’était pas né de la dernière pluie, il savait que seule sa personne n’aurait charmé cette magnifique créature qu’était son épouse, mais ça lui allait comme ça. Il se faisait une raison et était certain que maintenant elle l’aimait, à sa façon. Il ne supporterait pas de se savoir trompé, aussi se persuadait-il de n’avoir rien à craindre de ce côté. En tout cas, si son épouse le cocufiait, elle était drôlement discrète…
La seule bête noire de ce tableau était sa fille, Patty. Elle ne voulait rien entendre. Il l’avait invitée maintes fois. Elle aurait tout ce dont elle rêvait. Une jolie maison, des chevaux, un travail, tout… Il lui donnerait tout, mais elle ne daignait même pas répondre aux longues lettres qu’il ne cessait de lui envoyer. C’étaient d’ailleurs devenu plus des suppliques qu’autre chose. C’était son dernier combat. Cet homme voulait réunir les êtres qu’il aimait et leur assurer un avenir à tous. Hélas, il récoltait ce qu’il n’avait pas vraiment semé. Après l’échec avec sa mère, Patty avait tout bonnement mis ses parents dans le même sac. En plus, quand elle avait appris qu’il épousait une minette, elle s’était promis de ne jamais se laisser avoir. Elle déchirait le courrier reçu avant même de l’avoir ouvert. Les portes étaient closes. Elles ne s’esquinterait pas plus à cause de personnes qui n’avaient aucune valeur louable. Déjà que souvent elle se demandait si elle ne s’était pas trop renfermée à cause d’eux. C’est vrai, elle n’avait pas d’amis, les évitait carrément. Trop peur de se faire trahir, de se faire abuser. D’ailleurs, elle n’accordait sa confiance à personne. Et puis, ne serait-ce qu’au niveau de sa sexualité inexistante, de ses relations platoniques mais lesbiennes… N’étaient-elles pas le résultat d’illusions détruites trop tôt?
17h déjà, Patty enfila son manteau et alla prendre un noir chez Gaby. Le petit troquet était juste en bas de son immeuble et c’était un point de chute journalier. Elle aimait l’expresso et le prenait toujours là, au comptoir. Ensuite elle remonta St. Antoine vers la rue de Charonne, l’appartement de sa co-locataire en puissance était là, pas bien loin.
p9 Page Précédente < > Page suivante |