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ROMAN CONTEMPORAIN "REALITY SHOW " - par Emmanuelle Mairet

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prévue. Depuis elle n’avait plus revu son employeur. Seulement l’équipe du studio à qui elle apportait ses planches. D’ailleurs, elle avait renouvelé tout son attirail informatique, à leur demande et à leurs frais… et suivait maintenant une formation assidue, tout frais payés également. Bientôt, elle enverrait tout par mail ou CD… C’était pour le moment laborieux, mais elle se sentait une facilité face à l’écran qui l’encourageait. Jamais elle n’aurait pensé travailler avec plaisir sur un clavier et avec une souris à la place de ses crayons. Elle s’était trompée, le gain de temps et la multitude de possibilités offertes la plongeaient plus vite que prévu dans l’infernale spirale des logiciels et réseaux. Elle n’était pas retourné chater, ce n’était plus son truc… En revanche, elle passait des heures à surfer, rentrant n’importe quel mots clefs, rien que pour visiter de nouveaux sites, piquer des docs, des illustrations, se mettre à la page, aller pêcher des tendances mode… etc… En même tant qu’elle concevait son personnage, elle concrétisait psychologiquement ce qu’elle-même était devenue.

Ce soir là, elle était un peu anxieuse. Elle était arrivée depuis un bon moment… Rick tardait ce qui n’arrangeait rien. Une heure avait encore tourné, le tour de clef avait rompu le silence, elle avait sursauté et l’avait enfin vu pénétrer.
-Rick! Elle s’était jetée sur lui… Ils avaient fait l’amour là, de suite, les baisers prenant le dessus sur tout le reste. Ils n’avaient pas parlé, juste profité du plaisir de se retrouver, de se lover et de s’oublier enfin. Ils s’étaient finalement endormis sur le tapis haute laine du salon, au pied de la colonne-cheminée.
Rick avait ouvert les yeux le premier, regardant cette femme nue, allongée auprès de lui, si douce, si fragile. Elle, il ne voulait pas la perdre. Il ne la quitterait plus jamais, il serait son ombre… Une terrible angoisse lui serrait le ventre. l’angoisse de perdre ce que l’on a de plus cher au monde. l’angoisse de savoir, qu’une mort vous fait découvrir que tant d’êtres sont ce que vous avez de plus cher au monde. l’angoisse de savoir qu’il est impossible de biaiser le destin. l’angoisse de savoir que lorsque l’heure a sonné, c’est finit. Aucune horloge à remonter le temps. Aucune possibilité de soigner la déchirure, les déchirures. De perdre quelqu’un, on avait le corps comme meurtri d’un bout à l’autre. De perdre de nouveau quelqu’un… C’était la même déchirure qui venait se calquer sur la première, comme creusant encore les chairs jusqu’à atteindre le cœur. Mais continuant de tirailler le reste du corps, d’une façon presque sournoise… La mort suivante, c’était mettre à vif cette chair meurtrie, ce cœur mutilé.
Il savait qu’il ne serait plus jamais le même. Patty serait la dernière qu’il aimerait. Il mourait avant ou avec elle, mais ne se laisserait plus happer par la douleur du destin. Il ne s’attacherait plus. Ce serait la dernière fois. Maintenant c’était “Elle”, et ses parents… Qui du reste lui laissaient un souvenir amer. En partant, il avait eu la malheureuse pensée de se dire qu’il ne les reverrait peut-être plus. Il avait compris dans l’avion qu’il avait raison : Laïla et Dereck étaient brisés, ils ne se remettraient jamais du décès de leur enfant. C’était vrai, Rick ne reverrait plus les parents qu’il avait connus…
Perdu dans ses pensées, il n’avait pas vu que Patty l’observait depuis un petit moment, mais croisant ses yeux, il ne s’était plus retenu, et presque en murmurant lui avait raconté… Raconté ce qu’il venait de vivre, ses sœurs, ses parents, la douleur, la paperasse, le rangement… mais il lui parla aussi de son enfance, s’étalant parfois sur certaines anecdotes, chose qui ne lui était pas habituelle… Enfin, il en était venu à Diane, là aussi il avait été franc… Ce monologue aurait pu mettre Patty mal à l’aise, qu’aurait-elle ajouté? Mais il n’attendait pas de réponse, il voulait juste qu’elle sache, il avait enchainé sur un ton grave qu’il ne voulait pas recroisé la déprime, il savait les séquelles qu’elle laissait. Il voulait aller de l’avant, tourner la page, ne plus regarder ce passé presqu’infecte. Il ne pourrait rien pour ses parents, dernières ames qui auraient pu le retenir encore dans ces souvenirs… Il voulait s’en sortir, si eux passaient le cap, tant mieux… Et il ferait tout pour. Il avait la boule au ventre de se voir penser ainsi, mais il savait qu’il ne pouvait pas faire autrement, s’il voulait rester le bec hors de l’eau… Il s’était levé et avait préparé du bois. Il faisait bon en cette fin d’octobre, mais c’était machinal, comme pour s’assurer qu’il était dans son petit cocon. Patty avait continué de se taire. Le feu brûlait maintenant de vives flamme et Rick était allé ouvrir la véranda, puis avant de retourner auprès de sa chère et tendre, il avait pris une bouteille de champagne, deux flûtes, et était revenu, l’air apaisé. Il servit les bulles et d’un trait en était venu au fait:
-Patty, veux-tu m’épouser?
C’était tombé presque comme un coup de massue. Elle ne s’attendait pas à ça, à tout, mais pas à ça.
-Là, maintenant, es-tu sûr de ce que tu dis.
-On ne peut être plus sûr. C’est mon désir le plus profond. Je veux me réveiller à tes côtés, partager chaque minute que tu voudras bien m’offrir, te suivre partout où tu voudras m’emmener. Mourir à tes pieds…
-Arrête, c’est pas marrant…
-Je ne rigoles pas, il s’était levé, avait cherché parterre dans les vêtements jetés là la veille, avait enfin ramassé son pantalon…
-Attends, je n’vais pas faire ça à poil quand même… Avait-il finalement lancé, le sourire aux lèvres et il s’était sauvé dans la salle de bain. Patty n’en revenait pas. Elle s’attendait à retrouver un homme abattu, il n’en n’était rien… enfin visiblement. Comme si plusieurs années avaient déjà cicatrisé la plaie… il avait déjà pris du recul. Il était carrément entrain de plaisanter, trottinant bon enfant dans le couloir et à poil, c’était vrai. Il avait passé son peignoir en satin épais, s’était rafraîchi, peigné, et de retour dans le salon, il avait posé un genou devant elle tout en ouvrant un écrin :
-Patty, ce n’est pas une plaisanterie, pas du tout. Veux-tu devenir ma femme.
l’énorme solitaire posé sur le velours bordeaux avait fini de décontenancer Patty. Elle avait attrapé le gros coussin derrière sa tête, s’était presque cachée dedans, l’avait encore regardé les yeux écarquillés pour finir par se jeter dans ses bras et lui susurrer tout son amour.
Plus tard dans la journée, après s’être évidement lavés et habillés, ils n’étaient pas trop à traînailler en pyjama… Donc un peu plus tard, Rick fit presque son introspection à voix haute :
-Je ne sais pas ce qui me prend. Anaïs est morte et ça me donne presque la force d’aller au delà de ce que je ne voyais pas même auparavant. La moitié trouverait ça déplacé, mais je pense que c’est une façon de vivre ma douleur… Comme pour continuer à faire vivre cette joie qu’elle avait en elle… Rien ne l’arrêtait, enfin presque.
-En plus, c’est ce qu’elle t’invitait à faire…
-Oui, la dernière fois nous avions même parlé de mon célibat qui n’avait que trop duré. Sur le moment j’avais pensé à toi…
-C’est bizarre, chez eux… J’ai presque eu envie de vider l’appart. sur le champ. Je crois que j’aurais été seul, j’aurais tout fait le jour même, d’un trait.
-Y’a pas de mal. Tu sais nous gérons tous nos décès comme nous pouvons.
-Oui, comme tu dis “nos décès”… les mots sont justes! (…) Et puis au cimetière, j’aurais voulu l’arracher de ce trou et m’y jeter à jamais, pour qu’aucun d’eux n’ait l’idée de s’y allonger.
-On doit tous mourir, ne dit pas ça.
-Oui, tu as raison. Qu’ils reposent en paix.

Les noces furent célébrées en Décembre, ils n’attendraient pas un an de plus. Ce serait la première et dernière fois où tout le monde se réunirait. Les parents de l’un et même de l’autre, les mamies, les belles-mères, les demi-frangins, les frangins, les gigolos, les tantes, les oncles, les amis et les amis des amis, tout le monde fut là. Ils se marièrent d’abord à l’église, avec la calèche, la belle robe et tout et tout, puis ils finirent par une soirée grandiose au Ritz, un bal et tout ce qu’il faut pour mettre trois cent personnes sur les genoux au lever du soleil. Patty et Rick s’étaient éclipsés durant la nuit et s’étaient directement rendus à l’aéroport, deux mois aux Bahamas les attendaient.

Après, le cours de la vie avait repris son rythme. Patty avait continué d’être modiste et graphiste indépendante. La boutique de chapeaux avait fermé, elle avait donc héritée d’une clientèle déjà habituée. Jade ne rouvrirait pas, elle s’était retiré dans le manoir de sa mère et faisait quelques virées bourgeoises à Paris, assumant pleinement son nouveau statut de rentière. Du côté de la B.D. ça roulait, son héroïne connaissait un aussi franc succès que son inspirateur Rahan, et un mensuel lui donnait l’occasion de multiplier ses périples.
Mais ce n’était pas tout, ce serait trop simple. Et oui, nos amoureux n’avaient pas froid aux yeux et Patty attendait déjà un bel événement et pas des moindres, elle était enceinte de jumeaux, une fille un garçon, elle en était au sixième mois. Par la force des choses, elle avait donc accepté de revoir son père, toujours aussi désireux, et davantage depuis qu’il avait mené sa fille devant l’autel. Contre toute attente (du moins pour Patty), il s’avérait que ces deux là s’entendaient parfaitement. Ils avaient finalement rapidement remis les pendules à l’heure et chassé ces vieux démons qui avaient ruiné leur passé.
Du côté de sa mère, Sacha, cela ne se fit pas aussi naturellement. Mais un cancer du sein rapprocha tout de même ces deux femmes. Quand Patty s’était rendue à la clinique, elle n’était alors enceinte que de quelques semaines et ne le savait pas encore, mais les hormones jouaient déjà. Même sans ça, la tendresse l’avait immédiatement envahie. Quand elle était entrée dans la chambre, elle avait pris une vraie claque en voyant ce tout petit bout de femme assise sur le fauteuil devant la fenêtre. Sacha avait vieilli d’un coup, et en paraissait dix, voir quinze de plus. Amaigrie, visiblement épuisée par la chimio, elle s’était retournée doucement et avait souri :
-Tu es venue, je suis contente, tu me manquais.
Elle avait dit ça d’un air tranquille. Sa tête tremblait d’un petit hochement imperceptible, mais certainement gênant. Elle avait les yeux à peine fermés, embués et un peu dans le vague… Patty s’était approchée et lui avait fait un énorme baiser sur le front.
-Comment vas-tu, maman?
-Je vais bien. Je ne sais pas pourquoi ils m’ont mise là. Elle parlait doucement, tranquillement… seuls ses yeux s’é

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