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-Nan, tu délires!
Patty venait de réaliser sa bêtise. Mais en même temps elle en avait assez de jouer double jeu. Cet homme lui plaisait bien, et elle était curieuse de savoir quel type pouvait bien faire qu’elle déroge à ses règles. D’un seul coup, de se faire passer pour un mec lui paraissait saugrenu. Etait-ce parce qu’elle se rendait compte que cela ne lui apportait rien de plus. Leo n’avait visiblement rien contre la gent féminine… Et puis pourquoi ne lâcherait-elle pas tout d’une seule traite? Faire peau neuve, là était bien son désir, non? C’était décidé, il fallait que Leo sache.
Subitement, la réciprocité de la chose surgit. Et si Leo n’était qu’une connerie? Non, c’était pas possible… Ils avaient discuté de longues heures, et il ne l’avait jamais emmerdée. Il n’avait jamais eu l’air vicieux. Qu’aurait-il gagné? Justement, et elle? C’était pareil, ça faisait de longs mois qu’elle lui mentait… Elle s’était d’abord glissée dans un personnage peu gâté socialement, lotis d’un baraque pas plus ragoûtante, telle que l’était celle de sa logeuse, par exemple. Puis elle y avait ajouté le vice de l’alcool et de la violence. Là, Zola l’avait bien aidée, comme sa préférence pour la tragédie, qui avait rendu chacune de ses anecdotes plausibles. Pour comble, elle avait changé de sexe et oublié tant sa culture que son éducation. Que faire? Tout avouer, au risque de tout foutre en l’air… Quoi? Tout foutre en l’air? Elle oubliait qu’elle était en plein cyberespace! Elle pouvait également renouer sous un autre pseudo et sous sa vraie personnalité. Enfin, c’était encore se compliquer la vie.
Non, elle allait tout balancer. C’était peut-être une façon de s’amuser ou de s’amender totalement? Une symbolique? Et puis justement, si l’autre se jouait de Piquick, elle le saurait… Sinon, elle avait tout à gagner. Quand bien même son nouveau personnage échoue, elle réattaquerait plus tard… En ayant cette fois changé de petit nom. Et voilà tout. Quelle sorcière elle faisait… Brr, elle avait en horreur de calculer. Néanmoins, elle avait appris à le faire… Elle savait que l’on ne récolte pas toujours ce que l’on sème, justement parce que les choses ne sont pas si manichéennes. Et puis fallait tout de même pas exagérer…
-Tu m’as fait peur! Enfin, tu pourrais être de l’autre bord, c’est pas ce qui me gênerait. Tu sais j’en fréquente et souvent ils sont très sympa. Faut pas attaquer sur leur terrain de chasse, ni les concurrencer, sinon pas de quartiers; autrement, je les trouve plutôt cool.
-Je suis d’accord avec toi, mais non, je ne suis pas homo. Bien que j’ai des amis qui le soient et que je les préfère presque aux hétéros. Au moins, ils savent s’amuser eux. Bon, OK, certains sont chiants et trop dans l’esprit provoc. D’autres vont trop loin, surtout dans leurs soirées spéciales… Je suis pas trop pour avaler des saloperies ou faire d’autres extravagances juste pour décoller. Je crois que l’adrénaline peut-être excitée plus sainement.
-T’as marqué un point. J’acquiesce sur toute la ligne
-Mais bon ceci n’empêche pas que pour le reste, d’être homo leur donne une philosophie qu’on a pas. En résumé, j’aime bien ceux qui s’assument, ils ne se prennent pas au sérieux, et tout le monde devrait prendre exemple. Tout en envoyant son texte elle pensa “c’est l’hôpital qui se fout de la charité”.
Quelque chose avait changé en Piquick… Auparavant, il n’avait jamais développé ainsi, jamais avec autant de tolérance… Normalement, il aurait dû dépeindre les côtés les moins avantageux des homos, qu’ils n’auraient d’ailleurs pas nommés aussi respectueusement… Etait-il vraiment en ligne avec ce jeune réactionnaire, toujours remonté contre tout. Il en douta. Peut-être le gars avait-il cédé la place à un copain?
-Et toi Piquick, quoi de neuf sinon?
-Demain, je déménage.
-Cool!
-Ouais, une co-location, c’est plus grand et plus confortable.
-Super! Je suis content pour toi.
Patty sentait que le dialogue allait s’embourber… D’habitude, avec son Piquick, elle n’hésitait pas à attaquer. N’importe quel sujet était le bon. En plus, de se faire passer pour un mec lui donnait une liberté de langage dont elle abusait volontiers et qui animait évidemment.
-Qu’est-ce que t’as? T’es bizarre.
Lança finalement Rick.
-Ouais, c’est parce que j’ai décidé de tourner la page.
-Ha? C’est sûr que y’a toujours du boulot quand on veut tout recommencer. Raconte!
Rick se cala dans son fauteuil. Sacré Piquick, source intarissable d’inspiration.
-’ suis pas sûr que c’est une bonne idée…
-Ha? Et pourquoi?
-J’voudrais pas perdre un pote… Sans sous-entendu. Recommence pas avec tes histoires… Et p’têt que ce que j’ai à te dire va te déplaire.
-Tu me feras toujours rire. Attends t’as rien à perdre? En plus, je n’aime pas juger. Allez, raconte.
-Je veux être sûr que tu croiras en ma bonne foi.
-Vas y! Arrête ce jeu. J’me demande si c’est bien toi!
Qu’avait-il à la fin pour faire autant de mystère.
-Je t’écoute.
-Tu promets, tu n’te barres pas.
-Promis.
-Voilà, je t’ai menti.
Presque déçu, Rick ne lâcha pas prise, mais se questionnait. A quoi jouait ce gars?
-En voilà une affaire! Et à quel propos, j’te prie?
-Presque tout.
Là Rick ne sut que penser.
-Comment ça? Presque tout?
-’ suis pas pauvre et mes parents ne sont pas des salauds de soûlards qui m’ont tabassé. Et je ne suis pas caissier dans une grande surface.
-Quoi? T’es un riche prince saoudien, pendant que t’y es. Arrête, j’te crois pas… Pourquoi m’aurais-tu raconté tout ça?
-A vrai dire les faits sont faux, mais ce que j’ai ressenti de ma vie, c’est vrai. P’têt que les personnages et les décors ne sont pas vraiment tels que je les ai décrits… Mais c’est comme si.
Rick était plutôt décontenancé et plus qu’intéressé. A quoi rimait toute cette fabulation? Pourquoi ce revirement subit? Si ce n’était pas un coup fourré? A se demander qui était le réalisateur et quel film on tournait?
-Qu’est-ce qui t’arrive Piquick? T’es pas bien? Tu m’as jamais fait de sale coup pourtant.
-Nan, c’est pour cette raison que j’ai insisté pour que tu crois en ma bonne foi. Mais j’avais pas envie de me dévoiler à un inconnu, même anonyme… Alors j’ai un peu brodé… Mais cela n’empêche pas que ce que tu connais de moi, n’es pas loin du vrai moi… A un détail près.
Patty se bouffait les doigts. Qu’est-ce qu’elle regrettait. Elle se sentait lourde et ennuyeuse au possible… Mais là trop tard, elle ne pouvait plus reculer. Au contraire il fallait qu’elle fasse vite et bien avant de définitivement saouler son Leo.
-T’es marrant…
-Tu m’en veux.
-Non, pas du tout… Après tout c’est compréhensible. Et puis ça va revigorer nos discussions. Tu vas devoir remettre les pendules à l’heure et puis c’est tout.
Pour Rick, ce retournement n’était pas à dédaigner. Le tout était que ce Piquick reste aussi captivant une fois son masque tombé.
-Et bien, tu me la referas… C’était pas mal… Avait relancé Leo.
-C’est pas fini…
Décidément, notre metteur en scène allait l’avoir son coup fumant. Cependant, ne sachant pas si c’était du lard ou du cochon, il s’était fait un peu cinglant. Il avait en horreur de se faire trimbaler, et là ça y ressemblait un peu trop à son goût.
-Ha, non? Alors tu es un brigand en fuite? Un assassin? Dis…
-Non, c’est plus simple. Je suis une femme.
Aussi absurde que cela puisse paraître, le couperet venait de tomber. Rick n’avait pas exactement su pourquoi ces mots le bouleversaient, mais il trouvait ça excellent. Il ne savait pas pourquoi tout cela lui paraissait logique… Mais oui! C’était une femme, bien-sûr!… Il ne savait maintenant pas à quoi il allait se risquer en poursuivant…
-Une femme?
-Oui!
-Je n’te crois pas.
-Pourquoi?
-Tu ne t’es jamais trahi… Ce n’est pas possible.
-Ne me crois pas, tant pis.
Formidable. Cette personne, mec ou nana, était formidable. Rick était carrément désarçonné. Pourtant, avec son métier, il devrait être rodé. Là, il était soufflé. Piquick était le dernier des internautes qu’il aurait jugé comme un imposteur… Mais c’était hier; depuis tout à l’heure, il avait bien changé. Cette pointe de féminité qu’il retrouvait dans certains mots, ou simplement dans la façon le sciait. Imposteur ou pas ce personnage avait décidément tout pour aviver sa pire curiosité.
-En voilà une nouvelle!
-Vi!
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