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posé dans la pièce d’à côté, puis le lit dans la chambre des parents, canapé la journée aussi. Patty était rentrée abasourdie… C’était ce genre d’expérience qui valait ensuite quelques clichés croustillants délivrés à Leo, en direct pendant un chat. Sauf que Patty devenait Piquick et s’accaparait les anecdotes, les exagérant à qui mieux mieux, histoire de tout bonnement s’exorciser d’un mal-être permanent. En se créant un personnage aussi noir… elle embellissait son propre quotidien, en plus de pouvoir se débarrasser de quelques bribes personnelles qui la rendaient amère. C’était inconscient, mais c’était bien une thérapie.
-Ah, c’est vous mam’zelle Patty. Comment allez-vous? Pas de soucis j’espère.
Non, non, tout va bien. C’est simplement à propos de mon départ, ce dont je vous ai parlé le mois dernier… Et bien ça se précise.
-Ah oui? Vous allez nous quitter alors.
-Oui.
En parlant, Patty avait subitement vu les yeux de l’aîné s’éclairer. Elle compris de suite pourquoi son départ ne gênait pas. Ce grand dadais de vingt ans ou plus n’avait pas où se loger et sa mère ne devait plus supporter de l’avoir dans ses jupes. Certes, il était gentil et la secondait, lui, énormément. S’occupant entre autres des cages d’escalier : toutes les deux semaines on le voyait attaquer à la cire, ces parquets en colimaçon et ce pendant presque cinq jours. Elle gardait quatre immeubles, chacun de sept étages, comptez le nombre de marches à frotter. Tous les soirs, il sortait aussi les poubelles. Et la cerise sur le gâteau, Monsieur était le pressing de la maison : il essuyait à lui seul l’énorme corvée de repassage. Ce gars allait jusqu’à rendre service aux vieux locataires, faire leurs courses, parfois leur ménage et autre menus travaux, contre un peu d’argent de poche. Mais voilà, cette certitude qu’il avait de prendre la relève de sa mère, assurait à celle-ci qu’elle l’aurait à sa charge jusqu’à ce qu’elle soit à la retraite. Encore cinq longues années qu’elle se refusait de vivre ainsi. Les autres devenaient grands et tous avaient besoin de place. La loge était toute en longueur. Au fond la chambre des parents, avec un petit lit pour le plus jeune en plus du canapé-lit. Ensuite celle des deux filles, avec lits superposés. Entre deux, la petite salle de bains. Venait ensuite le salon-salle à manger-loge, où les deux grands dormaient… canapé-lit obligatoire. A droite, la petite cuisine.
Le grand parti, le plus jeune rejoindrait le cadet, et elle et son mari seraient un peu plus en paix. Quoique, vu leur relationnel… Lui était certainement encore marié à sa télé. A leur âge, elle n’espérait plus grand chose et résignée, ne s’en cachait guère. Elle attendait simplement que tout son petit monde prenne la route, ensuite elle se reposerait.
Rapidement la vie de cette femme passa en revue dans l’esprit de Patty. A chaque entrevue, la gardienne lui en avait raconté encore davantage et pas des moindres. Mais Patty avait surtout trop souvent vu le SAMU l’emmener en urgence. Mme Lopez souffrait d’un diabète prononcé mais ne se soignait pas vraiment, ni ne faisait attention à ce qu’elle mangeait, bien au contraire! Comme pour “s’assassiner doucement” s’était même déjà dit Patty. Sa logeuse lui avait raconté un jour qu’elle n’avait jamais su faire attention à son régime. Jeune, elle en avait souffert, plus à cause de ses rondeurs que de sa maladie (qu’elle avait très tôt appris à ignorer). Elle avait poursuivi qu’à ses vingt ans, elle s’arrangeait en se faisant vomir à chaque fois qu’un écart risquait de mettre sa “ligne” en péril; puis elle avait conclu que maintenant elle s’en foutait. De toute façon elle était toujours en blouse, à quoi bon être jolie? Et puis ça n’avait plus d’importance. En attendant, Patty avait remarqué que l’une de ses filles présente lors de l’anecdote avait soudainement baissé les yeux… La pensée que le virus de la boulimie lui avait été transmis avait traversé l’esprit de Patty… mais que faire? Elle ne pouvait pas dire à Mme Lopez qu’elle devait faire attention de ne pas donner de mauvaises idées à quelques esprits encore fragiles. Bref, ce passé déjà annonciateur et le stress aidant, on avait donc souvent embarquée cette pauvre femme; soit pour occlusion intestinale, soit à cause d’abcès gros comme un melon et percé subitement… comme ça, tout d’un coup. Son ventre était traversé de parts et d’autres, même de part en d’autre, par les points de sutures. C’était l’une des premières patientes à avoir testé ces fameuses plaques qui vous aident à supporter votre ventre… Patty s’était souvent demandé si ça l’avait vraiment aidée.
Une fois, Patty était allée la voir aux soins intensifs. Elle l’avait regretté immédiatement. Enfilant ses chaussons et son bonnet, elle était entrée dans cette salle aseptisée et avait vu cette femme somnolente, branchée de partout, des tuyaux dans le nez, dans le bras… Bref, la malade était si mal en point qu’elle n’avait pu que sourire. Patty était repartie amère, avec dans le nez encore toutes ces odeurs qui vous collent un bon moment aux sinus. Patty y était tout de même retournée. La femme était toujours dans un piteux état, mais elle avait surtout besoin de parler et s’était confiée, lui parlant de tous ses regrets, surtout celui de n’avoir pas donné la vie préservée qu’elle aurait voulu pour ses enfants. Un jour, en quittant l’hôpital, Patty avait aperçu son grand dadet de fils, en larmes, assis sur un banc dans la contre-allée, des papiers dans les mains. Inquiète, elle s’était approchée. Sans mot dire, d’emblée, il lui avait tendu les feuilles… C’étaient des documents d’huissiers qui le prévenaient d’une saisie, cause d’une dette de 2700F, impayée depuis un bail. Elle avait alors su que c’était Mme Lopez qui gérait son budget et qui dépassait malheureusement ses possibilités, sans en dire mot à son mari. Lui n’était pas vraiment à blâmer. Il lui donnait l’intégralité de sa paye et ne posait pas de questions, ni ne faisait de dépenses. Le grand ne savait pas quoi faire et avait peur de la réaction de son père quand il saurait… Bref, à l’époque, Patty avait dépanné le jeune, les huissiers avaient encaissé, et le dadet avait remboursé aussi vite que lui permettaient ses extras. Personne n’avait rien su de leur secret… et ils ne s’étaient en outre jamais plus reparlé. Le gars lui glissait une enveloppe de temps en temps et s’enfuyait le dos rond, comme s’il était en faute…
Mme Lopez l’extirpa de ces pensées :
-Et vous partez quand, petite coquine.
-Hé bien, justement… Cela dépend de vous. Je peux emménager de suite, mais nous sommes le 4. Je voulais savoir combien je vous dois.
-Rien, petite… Je vous aime bien, vous allez me manquer.
Et se retournant vers son fils.
-T’es content, tu vas l’avoir ta chambre. J’te préviens, va falloir te débrouiller et apprendre à cuisiner, et tout le reste. Je ne vais pas te laisser ma place et en plus te servir jusqu’au bout. Allez filez! Vous m’énervez à toujours être dans mes jupes!
Ils filèrent tous, sans demander leurs restes. Leur mère leur avait appris à se faire respecter, y arrivait encore plutôt bien même si c’était de moins en moins, et s’amusait encore d’être la patronne. Elle avait au moins ça.
-Ah, là, là, ces gosses. Vous verrez, c’est la plus belle chose qu’un homme puisse faire à une femme. Mais quand vous en faites, vous en prenez pour toute votre vie. De leur naissance, jusqu’à votre mort.
-Oui, j’imagine…
-Mais dites-moi ma Patty, vous partez bientôt, vraiment?
-Et bien demain, si possible?
-Un amoureux! C’est ça! Vous avez raison, il faut profiter!
-Oui…
-Mais entrez, dînez avec nous, ça vous changera!
-Vous êtes gentille, Mme Lopez, mais je dois remonter, j’ai encore des choses à régler et mes affaires à ranger. Je repasserai vous donner des nouvelles.
-Bon d’accord. Demain, si je ne suis pas là, mettez les clefs dans ma boîte. Venez que je vous embrasse petite.
Elle la prit dans ses bras, lui fit deux bises et la relâcha. Patty fila, émue. Cette étreinte maternelle et douillette, elle ne l’oublierait jamais. Cette femme forte dégageait une telle chaleur, un tel amour, que sa pauvre mère lui apparut toute sèche. D’un coup elle aperçut ce dont elle avait manqué pendant toute son enfance.
De retour dans sa chambre, elle sortit son unique valise, vida l’armoire. Puis elle attrapa son grand sac de voyage et y plongea tout le reste, ainsi que la grande boîte à chapeau. Sur la coiffeuse, elle mit de côté tout son barda pour le lendemain, ainsi que sa petite trousse de toilette. Elle ferait un seul voyage, mais en taxi. Tant pis, elle n’allait pas se taper trente six aller-retour. Elle préviendrait le chauffeur et accepterait un petit supplément. Ses bagages, la coiffeuse, son four et sa chaîne, tout ceci n’était pas si encombrant! Voilà, quarante cinq minutes et tout était prêt.
Elle nettoya un peu, balaya. Enfin, c’était du chiqué, c’était si petit et elle y passait si peu de temps. 21h, elle réchauffa sa quiche et se brancha sur internet.
CHAPITRE 6
-Hé! Mais c’est Leodivinci!
-Piquick, comment va?
-Bien. Mais dis-moi plutôt ce qui t’es arrivé. Depuis l’temps!
-Oui, je suis pas revenu depuis la der. J’ai eu ma sœur en vacances, j’en ai profité.
-Super!
-Oui, je l’adore. C’est mon amie, ma confidente, la seule au monde qui me connaisse si bien.
Sans qu’elle puisse se ressaisir, Patty eut le cœur serré. Elle aurait aimé être à la place de cette femme.
-C’est pour ça que t’as pas de petite copine… l’amour inceste! quel horreur! lol. Je plaisante.
-Heureusement que c’est toi. Je pourrais mal le prendre. Je respecte et j’aime trop ma frangine.
-Excuse, c’était surtout pour savoir pourquoi t’étais célibataire.
-En quoi, ça t’intéresse? Hé! me dis pas que…
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