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ROMAN SCIENCE FICTON "C’EST LA VIE" - par Emmanuelle Mairet
“La poussière demeure poussière.”

LES INÉDITS

Dans notre optique, nous amputerons irrévocablement le système en le coupant de ses ressources... Pour ce faire, le marché doit stagner unilatéralement, la consommation s'interrompre et la débâcle s'ensuivre. S'étoffer d'un maximum d'alliés s'avère incontournable, la pluralité fait la force. D'ailleurs, avec nos inforoutes, nos idéaux ont vite traversé le globe et par la même un souffle de solidarité a envahi les individus de même bord. Nos sites s'élargissent et enrôleront bientôt la presque totalité des populaces. Tous sont sensibilisés au doux songe d'un train-train autre que celui de leurs parents et popularisent nos préceptes de remise à zéro. Liquider cette routine dénuée de plaisirs, cette république finalement dictatoriale devient notre sacerdoce. L'ubiquité des réseaux ou notre ardeur ne sont seuls propulseurs, bien des partisans s'impliquent matériellement et subviennent effectivement aux investissements nécessaires pour concrétiser nos revendications.


Même certains soi-disant parias acceptent d'y croire et partagent leurs acquis. Exemple des homosexuels qui, câblés comme tous, nous donnent un coup de pouce majestueux. Pourtant, eux ont bien été rabroués et ce depuis perpette... Ils auraient pu se contenter de leur communauté parfaitement autonome... Non, concernés même si partiellement rejetés, ils se soucient du devenir de leur planète. Paradoxalement, c'est le sida dévastateur qui ne s'est pas gêné de les décimer, contre lequel ils ont tant protesté, réuni quantité de fonds et duquel ils sont les conquérants malgré eux, qui les a d'abord assimilés aux masses sans plus de discrimination. Parce que des enfants, des mères ou des pères en ont été victimes et qu'il a bien fallu réagir pour tenter d'y échapper. Sinon, ils seraient restés ces dépravés que les rétrogrades voulaient bien faire croire qu'ils étaient. Au contraire, tous ont bien prié pour ces escouades inverties qui, compétentes, se sont remuées et ont renfloué les coffres afin que les savants remédient un temps soit peu. Evidemment, cette insertion n'a pas eu autant d'incidence sur les dignitaires, il n'était pas même question de morale, mais de gros sous. Les rares motions ratifiées n'ont amadoué personne mais eu pour contre-pied d'assurer qu'aucun n'accéderait au statut convoité... Aujourd'hui, nos investigations appuient leur apologie et peuvent leur faire atteindre leur finalité, aussi n'ont-ils pas hésité à fraterniser et à prêter main forte... Leurs infrastructures hâtent déjà la quarantaine en cours et ce beau pied de nez leur donnera définitivement une chance d'être intégralement inclus.
Dans la foulée, certaines sectes se sont incrustées, faisant miroiter les vertus des mouvements qu'elles président. Leurs intentions bien moins louables n'ont toutefois eu aucun crédit. Nous les avons dans notre collimateur et nous affranchirons de ce type d'endoctrinement, jusqu'à détruire ces cultes ou dogmes nuisibles à l'intégrité.

En fait, que ce soient les gamins, les adultes, les jeunes ou les vieux... Raz le bol de ce métro-boulot-dodo, de ces années qui défilent et de cette mort qui nous soulage... Quand c'est la nôtre. En quelques semaines, nos ressentiments en ont rameuté plus d'un et ont inlassablement véhiculé notre intention d'éconduire de front ces gouvernements porteurs d'autant de précarité. Plus concrètement, c'est surtout en Russie que la rébellion a rondement pris des allures monumentales. Eux ont déjà bataillé contre le despotisme et n'ont pas eu besoin d'être autrement plus alertés. Les nouvelles générations savent de quoi il en retourne et sont prêtes à se rebiffer. Leurs partisans refoulent inlassablement la rancœur d'avoir été bernés car confrontées à ces dernières années plus heureuses mais furtives, leurs souffrances à peine résorbées les invitent à reprendre prestement du poil de la bête. Leurs privations antérieures les ont marqués et par tradition, ils ont conservé leurs habitudes. Pour eux, s'opposer aux classes abusives n'est qu'application et détrôner les oppresseurs ou leurs ramifications peut s'enclencher. Ils savent l'affrontement vain et catalysent ardemment notre mouvement réfractaire, juste pour préserver leur liberté largement en péril. Partout leurs provisions se stockent, leurs volets se ferment, leurs rues se vident, pilotant ostensiblement notre révolte.

 

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Plus généralement, emboîtant le pas, toutes les régions sous-développées aggravent cet état de siège. Bien-sûr, plus modérées, d'autres vident pourtant leurs centres d'activité, bloquant graduellement les marchés. Toujours est-il que les balances mondiales se déstabilisent clairement, tandis que les villes s'éteignent et que les troupes militaires mobilisées pour rétablir l'ordre ne trouvent pas de désordre. Nous restons chez nous, télécommunicant et consolidant la mutinerie. Nous n'avons rien à perdre. Cloisonnés dans un urbanisme peut-être rentable mais triste à mourir, s'échinant les trois quarts de notre temps au profit d'autres caisses que les nôtres, tenter le tout pour le tout nous convient.
Evidemment, les autorités prônent des pourparlers auxquels nous ne rétorquerons pas. Messies de cette méga-grève, accoutumés aux méandres des stratèges, soutenus par tous, nous suivons notre sentier et n'avons à rencontrer quiconque. Nous nous entêtons depuis une éternité à enrayer cet échiquier duquel nous nous sentons piégés et céder aux bavardages nous apparaît inacceptable. Nous obtiendrons ce que nous voulons en passant outre. Quelques mois en arrière, nous étions quelques millions dispersés... Depuis, décuplés et homogénéisés, nous nous identifions aux chevaliers des temps futurs. Avisés, nous irons au bout et les gouvernements n'auront qu'à s'épuiser en négociations pacifistes, avant de capituler.

Ainsi notre offensive se planifie-t-elle logiquement, préludant de conséquents retours de manivelle. Depuis le temps que les internationaux spéculent sur des faux capitaux, que le troc à grande échelle compense certains chiffres et que les arrivistes s'en gavent, l'argent a perdu toute sa valeur. Les presses tournent selon le taux de la demande et les billets nourrissent ce commerce politicard pour que les boursiers, la haute et compagnie, les seuls bénéficiaires, dans le coup ou pas, s'en délectent en suivant les règles prescrites. La société tient sur un fil, ce qui est bien égal au regard de ceux qui savourent allègrement leur belle retraite dorée... Leur crainte d'être ruinés du jour au lendemain, elle, certifie la pérennité de cette fumisterie.
Battons le fer à chaud pendant que nos impulsions embrassent cette pensée universelle. Ces mafias qui trafiquent les informations, s'enrichissent et tétanisent le système, doivent résolument être anéanties. Les citoyens sont prêts, ils ont jugulé cette vie dite sociale et s'informent des recommandations. Chacun va d'e-mail en e-mail et conforte son voisin d'être embarqué dans la même galère. Les cybers eux, se synchronisent pour une reprise méthodique des rênes. Utilisant leurs descentes dans les milieux blindés et matérialisant leurs parties de donjons virtuels les plus vicieuses, ils déjouent les accès les plus délicats et projettent de scléroser ce qui doit l'être. Loin d'avaliser une toquade, toujours à la poursuite de sensations fortes, nous nous aventurons sur les plates-formes décisives et ces excursions clandestines nous font, comme qui dirait, jubiler. Nous convergeons peu à peu vers une dynastie vraiment soudée qui s'enhardit sur le tas, tandis que les assauts envisageables nous incitent à roder nos tactiques, au mépris d'aléas qui en sacrifieront bon nombre... Nous ferons avec.

Après cette apathie déclenchée partout, notre première étape effective se résume à infiltrer les réseaux financiers, départ du grand nettoyage prévu. Alors que leur course est provisoirement endiguée et que les bureaucrates ne savent plus où donner de la tête, nous allons balancer le virus No, capable de geler tous les systèmes d'exploitation. Leurs commandes vont échapper aux informaticiens, nul ne pourra plus naviguer sauf nos résistants aux ordinateurs gratifiés d'antidotes. Cette contamination revalorisera les devises, les éliminera parfois, l'abîme monétaire suivra les incohérences multipliées, puis les crashs boursiers destitueront les pourris de la spéculation erronée. Ce n'est pas anarchiste en soi. Les fichiers ont été dupliqués avant d'être empoisonnés, leur inspection provoquera un purgatoire funeste certes, excepté que tout quiproquo est rattrapable avant la relance. En attendant, notre procédé fonctionne et apure parcimonieusement les créances ou transactions fictives. Seule la dextérité de nos élites convient pour une telle épopée. Une récession impitoyable s'ébauche, alors que nos chers intendants, impuissants, voient leurs comptabilités se moduler. Sur nos moniteurs les registres dévoilent un pêle-mêle de pratiques peu catholiques ; l'argent en sus, les dépassements les plus immoraux ont été tolérés et c'est assez pour ternir tout un patrimoine. Comment contrecarrer ? Le raz de bol s'est propagé et selon les convictions de chacun, ce rééquilibrage est ce qui peut arriver de mieux. L'union fait bien la force et, échauffées, les foules commencent à clamer leur victoire sur ces états qui n'ont plus de ministères, ni l'intelligence d'inhiber notre prise en main.

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