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Essai philosophique et scientifique "C'est la vie" - par Emmanuelle Mairet - RECEVOIR LE LIEN VERS LE PDF et IMPRIMER LE MANUSCRIT

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Cette fois, l’astronef est assez spacieux et nous a reçus dans notre totalité. En fait, Igor nous a expliqué que c’est une salle de repos, réfectoire, vidéo et bibliothèque. Un peu comme notre entrepôt... Dépassant le hall, nous avons débouché dans un local, réplique améliorée des cinémas d’antan. Rose nous a installés dans ces sièges placés sur plusieurs rangs et en table ronde, le spectacle va démarrer...
Ils nous ont projeté plusieurs films, toujours en trois dimensions et tout appropriés. Découvrant ces rétrospectives, nous sommes passés de l’étonnement à l’incompréhension, parfois aux rires et diverses réactions que tous ces contrastes provoquent. Il ne s’agit pas de documentaires mais des ultimes œuvres cinématographiques de leur septième art. Ils nous ont donc souvent cadré les effets spéciaux de la réalité et leurs commentaires ont judicieusement laissé nos émotions s’exprimer. N’oublions pas que la télévision ou les animations visuelles ne sont pas si courantes chez nous et qu’elles n’ont donc pas manqué de nous bercer de clichés ou de sons, nous hypnotisant de leurs flots incessants. D’ailleurs, au bout de trois heures, alors qu’ils ont allumé, nous étions tous abrutis. Pendant, nous n’avons rien senti, mais là, ne serait-ce que notre vision... Cela les a amusés, le numérique couvre une large partie de leurs distractions et nos yeux ou notre esprit fatiguent vite comparés aux leurs.
Il est déjà tard, mais lorsqu’Igor s’est inquiété de savoir si nous préférions rentrer ou s’il pouvait poursuivre, l’unanimité l’a accrédité de son franc succès. Dans ce cas, nous allons passer aux jeux. Ils nous ont distribué des casques virtuels, presque vulgaires pour eux mais qui les accompagnent partout. Je m’y suis prêtée, plaçant mes doigts au fond des gants, m’allongeant tête dans le casque et me laissant porter. J’affectionne davantage de voyager simplement par la pensée, quoique cette distraction soit assez spéciale pour être plaisante. Plus rien de similaire avec ces divertissements que je connaissais à l’époque, qui étaient pourtant à la pointe, mais qui n’extrapolaient via une fluidité si magique. A terme, nos enfants l’adopteront, car dotés de bonnes attributions extrasensorielles, ils y éprouveront leurs dons. Pour le moment, nous avons provoqué quelques court-circuits malheureux et failli endommager une partie du matériel. Heureusement, leurs casques se sont déconnectés dès qu’ils ont senti que surchauffes prenaient forme. N’empêche que manquant d’entraînement, nous avons eu le temps d’attraper d’horribles maux de têtes, que nous avons détestés. Nos hôtes ont été confus... Quelle débâcle, eux qui croyaient nous enchanter.
Les pauvres, comment auraient-ils deviné que nos facultés télépathiques altéreraient et amenuiseraient ces laps dérivatifs ? En revanche, ça a considérablement plu à nos gosses et, comme pour se rattraper, Igor a insisté pour que leur attirail soit dare-dare révisé. Enjoué, Strauss s’est même avancé pour ce soir, si ça nous disait. Les gamins ont trépigné et nous n’avons pu qu’obtempérer.

Les corrections se sont effectivement faites en un rien et s’aidant des registres de Junior, cette fois Strauss et Adélaïde ont fait attention à nos critères cérébraux. Nous avons donc honoré notre rendez-vous et n’avons franchement pas regretté. Ils se sont surpassés et nous ont fait profiter de divers standards, comme leurs villégiatures interactives et interplanétaires, leurs sites touristiques variés, leurs gigantesques serres où sont parquées des milliers d’espèces... Zoos semi-naturels, ils préservent cependant les races en voie d’extinction et offre asile aux autres. Avec ces parcs de stockage, le Net a décliné amples défouloirs et nous avons visité ces leurres virtuels, surpris de leur réalisme. Ils ont raison, même s’ils se sont physiquement enfermés, ils savent se dérider. Bien des choses leur sont refusées, sans que cela ne les prive d’y goûter autrement et les simulations sont éloquentes.
Ensuite, ils sont passés aux aventures interactives et nous avons été estomaqués de la variété des mises en scène. Chevaliers moyenâgeux, pilotes de l’extrême, guerriers barbares et moult compositions, toutes plus dingues les unes que les autres, transportent dans les périples les plus fous. Ainsi, ont-ils complètement impressionné nos enfants, prouvant qu’ils pallient effectivement leurs manques, tout en excellant dans l’art de s’amuser comme de s’instruire. Chez eux, ces attractions sont largement popularisés et, publiques ou pas, tous s’y adonnent. L’amortissement des frais engagés est dix fois réalisé et le numérique ouvre les portes à tous.
Nous sommes soulagés, le sombre portrait que nous nous étions fait d’eux s’éclaircit. Comme nous, ils s’apprêtent une routine saine, égayée d’exutoires vitalisants, et surtout ne se lamentent pas sur leur sort. Certes, nos adultes feront le tour de ces projections et seuls nos adolescents en resteront fervents. Nouvelle ironie du sort qui poussera nos rejetons au chimérique alors qu’ils détiennent la vérité. Désireux de marquer le coup, Igor et ses camarades ont toutefois tenu à séduire aussi les individus les plus mûrs. Aussi ont -ils bouclé par un final hors pair, nous offrant un mixage des plus beaux balais classiques, folkloriques et contemporains. Numérisés et assortis d’incroyables orchestres, ils sont inégalables et cette féerie nous a cloués d’une jubilation presque sensuelle.
Sommairement, l’art est sauvegardé et les artistes, comme ceux de tout temps, s’évertuent aux pires extravagances. C’est apaisant d’entrevoir l’ardeur créative que cette société privilégie, alors qu’elle aurait pu facilement en faire abstraction. Ils nous certifient ainsi qu’ils ne dédaignent nullement ce qui est bon, même s’ils ne peuvent plus vraiment le palper.
Peu à peu et malgré ce que nous en pensons, nous entrevoyons à quel point ces urbains ont su retenir de leur expérience. Ils se sont retranchés dans une existence sophistiquée et gorgée d’illusions jouissives, sans se voiler tant la face... Directement confrontés à leur impuissance grandissante, ils ne peuvent pas se résoudre à plébisciter ce qui les dessert ostensiblement et clairvoyants, révérencieux, réfléchis, presque sages, ils continuent à payer les égarements de leurs parents et arrières-parents, tout en sachant que leur destin aurait pu être meilleur. Par bonheur, cette lucidité nous détourne de quelconques sentiments de commisération, même si nous regrettons pour eux. Conscients d’être asservis, prisonniers de leur sociologie, ils sont en mesure, envers et contre tout, de profiter de leur présent et donnent ainsi une bonne leçon d’humilité.

En définitive, s’essayant aux nouveautés de nos cultures respectives, il en ressortira que chacun est imprégné de la sienne et qu’à la nuit tombée, retourne sans regrets à son nid. Parfois les nocturnes se prolongeront, soit autour d’un immense feu, soit dans la grosse capsule... Ne voulant plus nous sentir étrangers et renvoyant nos préjugés au rancart, nos rencontres conflueront vers une aspiration collective et loyale. L’insécurité qui a failli nous refroidir n’aura plus lieu d’être, tout s’agencera avec cohérence autour d’un relationnel sincère. Sans équivoque, avec ce déploiement réciproque, chacun sera satisfait et apprendra continuellement. Pour les uns, ce sera savourer une philosophie ponctuée d’activités épanouissantes, pour les autres, ce sera plus matériel et tournera autour de la technique. Cependant, c’est nous stéréotyper, car nous partagerons surtout et invariablement la joie d’aiguiser nos affinités.

Pour l’instant, nous avons tous applaudi. Bravo, c’était splendide... Cette fois notre exultation est si perceptible, qu’ils ne peuvent se reprocher quoi que ce soit. Peu à peu la salle s’est vidée et chacun a émis son enthousiasme. C’était très beau, nous en parlerons au dîner... D’ailleurs faut se dépêcher pour le préparer... A tout de suite... Nous nous sommes retrouvés en petit comité, discutant comme de vieux amis. J’ai rejoint Strauss et Adélaïde qui rangent leur matériel. Ah ! Je tombe bien, cette après-midi en travaillant avec Junior, ils ont eu quelques soucis et n’ont pas pu accéder à tous les logiciels... Ils espèrent n’avoir rien déréglé, car avouent n’avoir guère manipulé de système aussi ancien. D’ailleurs, si j’ai quelques minutes, ils aimeraient y faire un tour pour me proposer quelques arrangements. Je n’ai pas pu me désintéresser, d’autant qu’en chemin ils m’ont alléchée de talents que Junior ne saurait refuser. OK ! Nous n’avons qu’à nous y retrouver après dîner... Pour l’instant, si nous voulons qu’il nous reste de quoi nous requinquer, à table!

Une fois dans l’arbre, nous avons d’abord fait une brève reconnaissance du site, de laquelle mes collaborateurs ont décrété qu’il sera élémentaire de ragaillardir ce cerveau déjà d’aplomb. Aguerris, Strauss et Adélaïde se sont rapidement aperçus de son autonomie, et bien que je me sois parée des électrodes pour leur insinuer que Junior avait évidemment une accoutumance à mon propre entendement, Adélaïde ne s’est pas laissée berner. L’informatique négocie mécaniquement, mais l’Intelligence Artificielle de mon compagnon est bien plus spécifique. Elle a bûché cette discipline qui consiste en des programmes tendant à imiter l’humain, comme ces ordinateurs experts qui desservent leur société. Bien plus performants que leurs ancêtres, ils se distinguent par leur habilité à raisonner par inférence logique, à partir d’un problème posé par l’utilisateur. Junior est similaire, surpassant certainement ses données primitives, vu les calculs symboliques, intégraux et différentiels qu’il assimile. En plus, elle ne sait pas comment il a acquis cette liberté d’expression, et surtout de réflexion, qui l’éloigne du mode systématique ordinaire. Adélaïde connaît mille sortes de systèmes et aucun n’est capable de simuler un discernement aussi indépendant.

 

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