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Essai philosophique et scientifique "C'est la vie" - par Emmanuelle Mairet

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Dans quelles mesures pourrons-nous leur être utiles, puisqu’il est évident que leur métabolisme n’est pas apte à singer le nôtre. En plus de ces constats déroutants, ils s’embarquent dans de lourdes tergiversations, tout comme nous l’avons été par l’attestation de nos transferts... Cela les intrigue bien plus encore et cette aventure est autrement plus attrayante que la plupart des missions qu’ils ont menées.

Qu’ils formatent autrement leurs puces grâce à ce qu’ils extrairont de nos fichiers ne les dépannera qu’à moitié, c’est surtout leur art de vivre et leurs mentalités qui leur infligent d’être étrangers à leur environnement. Il faudrait qu’ils réapprennent ce qu’est la cohésion. Ils agissent trop en marge de ce qui les entoure et s’interdisent progressivement, même sûrement, de s’y fondre. Evidemment, avec leurs tendances largement cadrées et ancrées, il ne sera pas aisé de les faire revenir à des idéologies plus naturelles et impulsives. Leurs corps, allégés de tant de fonctions, n’y parviendraient pas même. Amèrement, nous en venons à penser que ceux qui se réfugient dans leurs cubes aseptisés, eux sont des mutants. Leurs bases hormonales sont bien handicapées. Ils sont exactement ce qu’ils refoulent, une race modifiée par toutes les précautions qu’ils prennent depuis belle lurette et qui en font des hommes bulles, au même titre que leurs bébés
Comment réagir ? Nous n’allons pas leur soumettre de quitter leurs cosmodromes et d’affronter leurs parages. Un réassort impitoyable se ferait, dont seuls les survivants pourraient se targuer d’être les pères d’une éventuelle délivrance. C’est une solution extrémiste, d’autant que nous ne sommes pas certains qu’une descendance familiarisée en découlerait. Tous peuvent en mourir et ils connaîtraient l’extinction tant appréhendée. C’est désolant... Nous doyens avons connu ces temps où l’homme était une entité à part entière, entrant dans les chaînes animales et s’équilibrant plus ou moins avec. Certes, ses outils et son intelligence l’ont propulsé au grade d’être supérieur, mais aussi abruptement il s’est aperçu que s’il voulait continuer harmonieusement, il devait s’attarder au respect de son milieu. Il s’y est pris trop tard. Fatiguée de voir ses éléments peu à peu détruits, la Nature s’est munie de défenses désarmantes, ébranlant toutes les normes. Elle a dévié ses priorités et les bipèdes en sont les tristes victimes. C’est rageant, nous ne présageons cependant d’autres issues que de poursuivre le sentier qu’ils ont abordé et largement sillonné. Les choses sont trop avancées et seul un miracle pourrait les sortir de leur séquestration. Nous reconnaissons être influencés par notre éthique, gardons nos opinions pour nous, et nous réconfortons, sachant que rodés, ils ne souffrent pas. N’empêche qu’ils sont voués à vivre dans des structures superficielles et loin d’être épanouissantes !
Parfaitement au courant de ce qu’ils sont, ils ne s’en plaignent pas. Progresser obstinément n’est qu’une carotte pour exciter leur course et c’est humain que de s’imposer des challenges. Nous saisissons toute notre différence et nous nous faisons même la remontrance de les jauger d’un tel œil. Ayant préconisé un style de vie impalpable, où l’esprit est primordial, nous connaissons le confort cérébral, sommes calqués aux choses et n’avons pas à être stimulés. La vivacité avec laquelle nous captons et utilisons les ondes nous offre l’aventure extrasensorielle rêvée, que nous ne remplacerions sous aucun prétexte. Nous aimons le contact qui nous informe sans erreur de la forme et des émotions de nos interlocuteurs. Nous ne sommes que rarement malades et nos cataplasmes, infusions ou médecines nous remettent sur pied en un tournemain. La vie et la procréation ont leur place, nous avons tous été emmenés vers le même type de mutation et la chlorophylle n’a rien oublié ni personne. Leurs usages sont loin des nôtres, nous n’avons plus les mêmes exigences et nous en portons parfaitement.

CHAPITRE 21

Finalement, le parcours intellectuel de nos compatriotes n’est pas si inconciliable du nôtre, sauf qu’ils n’ont pas pu se défaire de l’engrenage dans lequel ils sont nés. Leur écologie s’y est opposée. Ainsi, se butent-ils à certains choix qui leur ferment autant de portes, mais tablent-ils aussi sur tout ce qui peut leur restituer une once de patrimoine. Ils ont essuyé bien des sacrifices, mais leur race est trop en péril pour qu’ils s’oublient. Taire la gravité des choses n’exclut pas d’y puiser la pérennité d’une société saine, celle qui répondra lorsqu’ils auront des solutions. En outre, nous dénotons une réelle volonté de morale dans leur impassibilité. A quoi bon alerter des quidams qui ne seront pas même protagonistes de ce qu’ils ébauchent ? Heureusement qu’ils assouvissent la majorité et qu’ils font bouger les choses pour leurs enfants. C’est vrai, pourquoi noircir le journalier de ceux qui n’y peuvent rien ? En revanche, l’entretenir sauve leur culture de la décrépitude. Observateurs, hors de leurs circuits, nous ne jugerons donc pas et tenterons plutôt de nous identifier pour nous dépasser.

Cela ne fait que quatre jours mais les terriens se dérident... Flâner, composer d’astronomiques bouquets, se faufiler dans les ateliers, les cuisines pour humer les arômes, quelquefois s’en délecter ; bref partager un journalier tout simple semble jovialement les enivrer. D’ailleurs, à ce propos et suite à leur demande, à défaut de philtres, ils ont reçu des gélules qui devraient préparer leur estomac et faciliter leur digestion. En plus, des panoplies d’éprouvettes ont été jointes afin qu’ils mesurent l’acidité, l’aigreur et tous les aspects culinaires de nos denrées. Ils s’y sont mis à la première heure, nous demandant de les seconder. Ils doivent justement être en train de préparer le déjeuner... Tels des chimistes, nos camarades ont ainsi passé au crible toute notre nourriture, en profitant pour échantillonner minutieusement le tout. A midi, aucun n’a eu de retard, ils se sont tous régalés mais ont trop vite été repus. Le manque d’habitude ! Enfin, heureusement que leur panse ne leur a pas autorisé d’indigestion, car leur gourmandise nous l’a bien fait craindre. Leur appétit restreint depuis des lustres et leur palais peu aguerri ont donc écourté leur plaisir et ces fines bouches opportunistes ont fini par de strictes dégustations olfactives. Ceci dit, aucune déception... Pour eux, ils n’est question que de temps. Si notre nourriture s’était avérée indigeste, ils auraient bien dû capituler. Ce n’est pas le ca… Après le dessert, Isadora nous a invités à la suivre dans sa capsule. Sur place, elle a procédé à certaines analyses avec la dextérité que nous lui connaissons. Non seulement, elle a scanné chaque prélèvement fait durant son repas, mais tous ses amis aussi. Pendant ce temps, elle nous a expliqué qu’un bilan précis en ressortirait et compléterait le précédent. Ainsi a-t-elle sitôt tiré les conclusions de leurs investigations et sous nos yeux quelque peu ébahis, va-t-elle réitérer ces cytodiagnostics en un tournemain. Les spectres tridimensionnels n’ont pas tardé et nous ont envahis de leurs graphes et statistiques. C’est magnifique et d’une technicité qui me fait tout de même rêver. Bref, ces abrégés étonnants ont corroboré la salubrité de nos produits, comme l’efficacité de leurs comprimés.
Les plus gourmands s’entêteront donc à partager nos repas, prenant soin d’opter pour les mets les moins secs et les plus savoureux. Nous leur suggérerons même certains remèdes pour adoucir leur toux et après examen, pour ne pas être contaminés, ils s’y soustrairont et s’en porteront mieux. Si tant est qu’il ne sert à rien de s’emballer. Adrien, Juliette et Strauss feront exception et n’auront pas autant besoin de préventions, mais cela ne prouve rien. Même si nos victuailles sont saines, elles se révéleront effectivement trop fortes et au mépris de leurs antidotes, tous ne pourront pas en ingérer journellement sans redouter des brûlures du pharynx, mieux encore de douloureuses crises de foie ou de désagréables dérangements intestinaux ou stomacaux. Ainsi, même si enclins à une certaine réserve, ces quelques privilégiés feront bisquer leurs congénères de leurs écarts gastronomiques. C’est amusant de voir à quel point ces anecdotes sont percutantes... Nous n’aurions pas imaginé les titiller autant par le seul langage du ventre. Encore, ils crèveraient de faim... Enfin, cela dépasse heureusement cette dimension... Ils ne sont pas d’incorrigibles gloutons, mais de simples humains à qui l’on a ôté des plaisirs rudimentaires.
En attendant, ils ont décortiqué nos recettes, jusqu’à découvrir notre médecine parallèle qui s’y colle inéluctablement. Nous leur avons donc sorti nos recueils et à leur lecture, il ont littéralement été admiratifs. Ils ont eu le sentiment d’avoir en main quelques grimoires, détenteurs de magie et de mystère. Il ne s’agit là que d’almanachs, mais tout comme nous le souhaitions, le traitement des feuilles, des couvertures, le style, la calligraphie et le tas d’échantillons qui colorent les pages, marquent ces ouvrages d’un cachet qu’ils ne trouvent guère dans leurs encyclopédies virtuelles ou impeccablement imprimées. Sans plus attendre, ils nous les ont réclamés pour en faire des copies et les envoyer sur l’Arche, afin d’étoffer leurs rayons. Nous avons été sincèrement touchés. Ce semblant de réconciliation avec l’inné leur est suprême et ils y puiseront un bien-être évident.

Dans la journée, de but en blanc, Igor nous a demandé de réunir le village aux abords du lac sans rien dire de plus. Nos familles sont progressivement arrivées, les groupes se sont formés, les bouches se sont dégourdies... Puis tout le monde semblant là, notre ami a déclaré que ça allait commencer. Il a tapé un code sur son bracelet, lui a dicté quelques mots et a levé les yeux au ciel... Une capsule bien plus grande est subitement sortie des nues et d’un trait s’est posée à côté des autres. Comme prévu, nous avons tous été soufflés et quand il nous y a conviés, nous l’avons suivi, presque docilement. Même si nous ne sommes au courant de rien, nous avons confiance…

 

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