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Essai philosophique et scientifique "C'est la vie" - par Emmanuelle Mairet

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Le tracé a donc repris sa course, ponctuant plus distinctement sa cartographie, avec tout ce qu’elle implique... Il a ensuite ralenti, décrivant un barrage. C’est là qu’est notre centrale thermique, celle que Carmélia a dénichée. Nous n’avions vu qu’une chute, mais l’édifice était plus sophistiqué. Tout en traçant la configuration du lieu, le modem s’y est connecté et a activé les liaisons nécessaires. C’est fait, notre centrale est autonome, le barrage lui fournit toute l’énergie nécessaire. Hélas, la base ne fonctionne qu’avec son satellite de secours, et cela freine tout. Le principal est que le générateur se charge et ordonne le lancement de chaque secteur. Nous avons été déçues de ne voir aucun tressaillement dans l’assistance, à part chez deux ou trois, surpris également. J’ai donc déclaré l’état des choses et instantanément tous ont sauté de joie, applaudissant ou trépignant, soulagés de cette réussite. Cela nous a amusées, ils ont suivi nos négociations, semblant parfaitement partager notre accession, ressentant certainement la pression, mais n’en captant pas le fond. Huit heures seulement pour ces incommensurables opérations. Il est six heures, le soleil se lève, nous sommes éreintés et rentrons chez nous. Nous ne réalisons pas, mais sommes contents. Et puis cette aventure aura de quoi attiser nos anecdotes, après tout, nous avons bien cru être projetés au cœur d’un film d’espionnage. Pour couronner le tout certains ont même charrié la boutade, soutenant que nous aurions tout de même pu sauter si nous n’avions pas été si malignes. Bon ça va !

CHAPITRE 11

L’érosion a usé ce que c’était jadis, mais cet impressionnant tronc a défié le temps et c’est ce qui compte. Un travail titanesque a suivi. Nous avons restauré l’ensemble, récupéré les pièces intactes, en avons recyclé d’autres... Notre temps a défilé et la pensée des plus intéressés a été toute mobilisée. Je me reproche parfois d’être replongée aussitôt dans une trépidation égale à celle dont j’avais voulu m’éloigner, les circonstances sont cependant antinomiques et mes points de mire évidents. Nous utiliserons ces instruments pour parfaire nos observations à propos des terrains, de l’air ambiant, des compositions ou évolutions, préciser notre position spatiale, inventorier nos rectifications organiques, soigner et écarter tout risque de contamination. Je suis loin des conditions hermétiques auxquelles mon bureau me confinait, à cause de mon sectarisme profond en la matière, j’en conviens... A l’opposé, ici la corrélation de nos exigences et entreprises me sauve de toute frénésie scientifique, me rapatriant toujours à mon sacerdoce de doyenne.
Les harmonisant au quotidien, nous nous sommes donc emparés de ces déclinaisons matérielles. En l’occurrence, ce ne sont qu’améliorations qui se fondent au reste. C’est employer à bon escient ce qui s’offre à nous, tout en extrapolant, cherchant ou innovant. De l’abstrait au pratique, du manuel à l’électronique ou de l’artisanat oisif à l’utile ; tout n’est que d’apprécier le présent, de bien vivre et de s’acclimater.

Paradoxalement, ce qui dès le médiéval a engagé les inventeurs vers la mécanisation pour soulager de soi-disant corvées, n’est à fortiori plus dans nos cordes. Non, nous ne considérons pas que d’obtenir à force d’huile de coude soit usant. Nous admettons à l’inverse que d’être maître d’œuvre limite peut-être, mais à bon profit, puisque ça nous force à nous dépasser. Sachant l’amenuisement qu’a entraîné le modernisme, nous produisons de nos mains, conceptualisons, quelquefois via la technologie et ses dérivés, mais nous ne remplaçons jamais totalement notre intervention. Nous avons même potassé des moyens de locomotion, l’envie d’explorer nous démangeant toujours plus. Hélas, nos matières premières ne nous ont guère permis d’égaler ceux que nous connaissions. Enfin, les voiturettes et vélos auxquels nous avons abouti sont pratiques. Nous transportons plus de charges, avons sillonné un peu plus de terrain et les gosses peuvent même découvrir quelques exultations sportives. Malheureusement, ce n’est guère assez. Ces engins sont à pédales, donc présument de nos forces, surtout lors des expéditions... Installés dans une cuve, nous retombons toujours sur une chaîne montagneuse, sortie d’on ne sait où, mais qui semble nous entourer, même nous emprisonner. Enfin, là ne sont pas les seules créations dont nous nous targuons. Notamment, avec une partie de l’armature de l’écran géant de l’arbre, nous avons récemment fabriqué un aménagement solaire qui dessert toute notre cité. Plus aguerris en la matière, certains d’entre nous ont supervisé le tout, nous allouant quelques leçons d’électricité et de physique. Les plaques, ainsi chauffées, incurvées et jointes d’un latex naturel, nous concèdent un panneau résistant. Le plus long ayant été de raccorder toutes les maisons. La réussite est belle et subvient aux besoins domestiques.

Comme vous le voyez, les nécessités et les plaisirs élémentaires nous occupent largement. Nous goûtons au loisir de nous débrouiller, dans la perspective d’un avenir bien moins ennuyeux que celui promis par les dogmes pourtant valables des comités. Nous ne louperons pas cette chance... Manuels et intellectuels à la fois, nous tâchons de nous respecter, nous autres enfants de notre écosystème. La productivité ou l’ambition n’ont plus de valeur, nous incarnons la vie et nous nous pavoisons d’en être conciliateurs. Nous ne devons rien à personne et ne sommes tenus par aucun intérêt non plus, sinon celui d’évoluer en communion dans une plénitude sincère. C’est bon d’être ainsi.
Nous sommes comblés en toute humilité. Provenant d’une société à laquelle nous étions subordonnés, démunis de consignes, nous avons failli déprimer et ne pas savoir quoi faire. Nous ne dénigrons pourtant pas les efforts de l’Arche et entrevoyons les vices auxquels ils ont perpétuellement été confrontés. Leur philosophie était bel et bien saine, mais la conjoncture menaçante ne s’y est pliée. Heureusement, nos gènes ont conservé leur raison d’être. En un certain sens, nous sommes redevenus nous-mêmes, surtout nous avons réintroduit la chaîne animale et c’est l’apothéose. A ce sujet, pas mal de couples ont vécu d’heureux évènements. Ils étaient anxieux, mais réconfortés par tout ce qui leur a été prouvé, ils ont apprécié d’être les premiers à inaugurer ce statut. Nous leur avons justifié que ce n’était que retour aux sources, à l’instar de ce qu’ils avaient appris en biologie. Ils faut garder à l’esprit que seuls les incidents d’immunité avaient proscrit le relationnel en tant que tel et affaibli les hormones. Affranchis de tout, ils ont survécu et ont donné naissance à de magnifiques bébés qui n’en finissent pas de nous émerveiller. A la fin, ces mères n’en pouvaient plus... C’était tellement récent, tellement fort, porter la vie ! Loin d’un détail, cela nous a redonné confiance, en nous inscrivant radicalement comme colons de cette contrée.

Ainsi, notre histoire s’est-elle esquissée. Nous avons assisté à une cohésion incontournable des choses. S’ajustant, se partageant, se modifiant, les éléments ont trouvé leur équilibre. Nous appartenons à un panorama homogène, insectes de l’espace, nous en sommes tributaires mais forgeons aussi notre devenir.
Cela fait bien une dizaine d’années qui sont passées et le savoir-faire de chacun s’est spécialisé au service de tous, cela ne s’est pas fait en sept jours mais fonctionne parfaitement. Quel que soit le sort de notre bloc, détaché ou pas, ce n’est plus pareil et nous non plus. Les viviens ont pris leurs marques spontanément, mettant en exergue leurs compétences et permettant la pérennité du vital. Chaque maisonnée remplit une fonction et l’instruction de certains s'est avérée capitale. Ingénieurs, profs, mais aussi boulangers, cuisiniers, menuisiers ou autres, nous nous sommes décarcassés et notre village ne ressemble plus au bivouac qu’il était. Inculquer aux jeunes une éducation théorique comme pratique a été primordial. Nous n’avons pas voulu nous embourber dans une pédagogie stérile ; nos gamins doivent connaître les thèses exactes mais aussi leur application.
Réapprendre les arts primitifs, toucher aux matières brutes, les traiter, les mélanger ou les cuire, nous a fait découvrir biens des moyens pour nous adapter et surtout troquer nos huttes contre des maisons viables. Grâce à la sève des cactus et au sable qui nous entoure, certains ont créé une sorte de composite avec lequel nous avons pratiquement tout fabriqué : écuelles, pots, assiettes, meubles ; mais aussi briques et amalgame pour les cimenter entre elles et avoir des logements solides. Selon un cadastre planifié à l’unisson, nous avons d’abord ébauché l’entrepôt, le plus grand édifice de notre esplanade, réservé au collectif (école, infirmerie, dépôt, banquets). Face au lac, il couvre quelque 30 m2 et se répartit en cinq pièces. Devant, un large espace accueille nos distractions, nos veillées ou toutes animations en plein air. Cette cour s’entoure des maisons, arcs de cercle de quartiers fleuris et chaleureux. Notre fameux composite a aussi contribué à consolider et à agrandir les irrigations pour que notre potager à tous s'étale vert et coloré... Ainsi, longeant le plan d’eau, la zone cultivée couvre plusieurs hectares et occupe une bonne part de terrain.
Emportés par la genèse du site et par celle des plantes, il fallait encaisser sur une longue échéance et en tirer un vrai apprentissage. Notre structurel nous avait permis de nous en sortir, il n’était pas question d’être d’indolents opportunistes. Nous devions élucider le comment et le pourquoi de cette reviviscence providentielle. C’est ainsi que druides en puissance et par la force des choses, nous avons parcouru nos plaines en nous enivrant des parfums qu’elles diffusent. Avec nos serpes et nos cabas nous avons longuement marché, recueillant cérémonieusement chaque échantillon. Peu à peu ces excursions sont devenues familières et nous y tenons, partant régulièrement pour ces sorties inédites. Les enfants qui nous accompagnent chahutent entre-eux ou avec les animaux qu’ils débusquent, pendant que d’autres préparent les pique-niques. Nous adorons ces journées champêtres qui nous ressourcent littéralement.

 

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Essai philosophique et scientifique "C'est la vie" - par Emmanuelle Mairet -

 

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