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Nous sommes à bout. Tout ce temps passé ni plus ni moins dans le couloir de la mort, encombré de nos amis, de nos parents, plus que des corps inertes... Ce tunnel dont nous ne désespérions plus d’atteindre l’embouchure, ni de sortir pour revoir le jour... Nous y sommes sans que rien ne semble pourtant susceptible de nous extraire de cet épisode macabre... Plus les journées passent, plus notre sort semble fatal. Trouver l’Arche devient utopique, nous rôdons depuis tellement longtemps. A part si nos boussoles déréglées nous ont désigné un chemin erroné. Cela signifierait qu’IRIS se situe à l’opposé de ce que nous avons franchi. Où ? Nul ne saurait le stipuler. En dépit de ces incertitudes, nous préférons oublier toutes perspectives et garder nos meilleures aspirations. Evidemment, seuls outils de direction que nous possédons, que nos ceinturons fonctionnent est primordial. Hélas, cela validerait aussi que notre base ainsi que notre ville soient totalement enfouies et c’est pire. De la sorte ballottés par un destin implacable, tiraillés par la déprime, nous avons cessé de réfléchir. Notre intuition a pris le dessus sur des êtres vidés, car au paroxysme de leur calvaire. Machinalement, nous avons continué à marcher, fuyant ce désastre que nous n’aurions voulu connaître. Faire obstruction à toute probabilité, au regard d’une once de foi à conserver, est la seule solution...
Libérés de cette coupole de nuées magmatiques, nous nous dirigerons peut-être mieux, grâce aux astres... Si nous reconnaissons les galaxies... L’étoile du Berger, repère ancestral, se doit de nous guider ! Et ! bien, comme pour nous gager de ne compter que sur nous, il n’en a rien été. Nos illusions se sont éclipsées lorsque le ciel nous a dévoilé de magnifiques voies lactées, mais pas moins inconnues. Nous ne sommes plus sur la même orbite, c’est clair ! Déconcertés, nous avons toutefois hâtivement mis fin à nos tergiversations... Contrairement à tout ce qui nous entoure, nous avons réchappé à un cataclysme infernal et devons fuir le piétinement intellectuel. Nos tourments trouveront réponses bien assez tôt. Demain, nous reprendrons la piste, notre passé sera clos, nous tournerons la page et irons de l’avant. Attristés, pessimistes, nous avons eu du mal à nous endormir, baignés de flashes effrayants et craignant de s’éveiller entourés de cadavres. Le lendemain, nul ne s’est fait prier pour plier bagages... Nous voudrions nous établir dans un endroit convenable, loin des ruines et avons unanimement opté de quitter ce qui était pourtant notre sol natal.
Malgré notre volonté, au fil des kilomètres, nous perdons notre combativité. La famine, la fatigue, l’hyperthermie et les brûlures parfois mortelles, nous jouent de mauvais tours ; tandis que forcément cuits, les bulbes trouvés ne nous nourrissent guère. Si tant est que nous persévérons, agissant stoïquement et prenant exemple sur ceux qui refusent de capituler. Dieu soit loué, ces derniers ne se relâchent pas et donnent du courage à tous... Nous avons marché et marché encore, portant notre croix... Et c’est seulement après deux ou trois semaines pénibles, que gravissant une dune, nous avons trouvé un lac. Sans la pensée d’un quelconque mirage, assoiffés, nous nous y sommes jetés dans le même élan. La déshydratation est la plus forte. L’eau pas réellement nette est potable, nos ceintures l’ont attesté. D’autres ont eu ce même réflexe et ont branché leurs philtres. A priori, notre matériel fonctionne donc et pour ceux qui en déduisent que nos prévisions étaient justes, que personne ne nous sauvera, que nous sommes isolés et que nous avons tout à recommencer, c’est dur. Nous avons tacitement évité de paniquer nos confrères. D’ailleurs cela n’avancerait à rien. En outre, chacun doit bien se douter... Pourquoi remuer le couteau dans la plaie ? Mourir pour mourir comme survivre pour survivre... Il n’y a pas tant d’alternatives !
Nous avons pris le temps d’apprécier cette oasis et les jeunes se sont emparé des joies de l’eau. Leurs éclaboussures, leurs rires et l’envie d’oublier, de redevenir insouciants, nous y ont tous poussés. Providentiellement et nous confortant dans cette plénitude, le ciel a retenti de formidables éclairs, nous arrosant d’une pluie sans égale. Pour la première fois les signes s’inclinent à nous redonner confiance. Après s’être inlassablement traînés, ce lac et ces trombes d’eau font du bien. Même si c’est nouveau pour nous, nous n’avons aucunement cherché à nous en protéger. Et puis ces derniers temps rien n’est plus pareil... En outre, nous n’en sommes plus là... Sales, assoiffés et crevés, nous nous sommes délassés, dégustant cette douche irremplaçable et comme promus par l’impératif de nous décrasser au maximum. D’ailleurs, cette averse est passée au déluge et nous nous sommes laissés porter longtemps, ne sentant pas tout de suite le froid. Cela s’est prolongé jusque la nuit et étonnement nous avons mieux dormi, bercés par ce clapotis et ne pensant qu’au rythme des gouttes. Pendant deux autres journées et leurs nuits, cette déferlante s’est accentuée, nous regroupant tous, serrés les uns aux autres, grelottants, mais impassibles. Les éléments sont décidés à s’exprimer et nous en sommes le bouc émissaire. Rodés, nous n’avons guère bougé, attendant notre sentence. A posteriori, confinés à payer nous ne savons quelles fautes, autant prendre notre mal en patience...
Au bout du troisième jour, soudainement ça s’est éclairci. Le silence n’a duré que le temps pour les oiseaux de sécher leurs plumes, puis de gazouiller. Crispés, nous nous sommes peu à peu secoués. Difficilement, car courbatus, tous morts de faim, de froid et de fatigue. Puisant dans leurs ultimes forces, Katy et Raoul se sont levés et nous ont aidés à nous étirer, bouger... Il ne faut pas rester ainsi. Trois ou quatre adolescents ont ramassé du bois pour faire un feu et avec les lasers de leurs ceintures l’ont suffisamment asséché pour qu’une flamme puisse y naître. Quelques-uns ont suivi l’initiative, agrandissant d’autant le brasier. Doucement, nous nous sommes réchauffés, puis le soleil a pointé, brûlant de ses mille feux. La température ambiante a vite grimpé, alors nous n’avons plus hésité à nous dévêtir pour quitter ces frusques trempées. Graduellement, nous reprenant, nous avons partagé nos ultimes vivres, des tablettes vitaminées ou des provisions ramassées en chemin. A la mi-journée, nous allions mieux. Vu notre état, le bien-être de ce bain presque de jouvence s’est fait ressentir. Certes, il nous a affaiblis, mais nous a surtout provisoirement détournés de notre inoubliable infortune, nous insufflant de nous prendre en main. Les aléas peuvent persister et nous les surmonterons car chamboulée au plus profond de notre instinct, notre rage de vivre s’affirme. Stop ! Réagissons et faisons le vite. Assis autour de foyer, nous avons donc longuement échangé nos impressions. Sans aucun doute, cette eau que nous avions cru évaporée nous engage à bivouaquer et à ne plus cavaler pour rien. C’est décidé, nous resterons ici même.
La pourriture proche cause de nombreuses maladies et la faim qui nous tiraille n’arrange rien... Nous dépassons la trentaine et avons malgré tout tenté de nous organiser. Petit à petit, chacun s’est présenté plus amplement, narrant son passé, ses activités, ses camarades... Les affinités s’ébauchent timidement bien qu’il faille dare-dare établir nos aptitudes à tous. Notre sursis en dépendra, nous l’admettons et même si ce n’est pas facile, nous en convenons. Hors de nos enceintes depuis moult jours, les combinaisons abandonnées en cours de route, pour ceux qui en avaient, nous vivotons, tolérant le pire. Les allergies, les dermatoses, les tics de démangeaison comme la lassitude ne nous épargnent pas , mais nous faisons avec. Pas habitués, nous ne déterminons pas si réactions pathologiques il y a. Cela nous rend nerveux, mais les soins à prodiguer sont si importants que l’entraide se fait spontanée. Ne faisant aucun rejet ni n’accusant de symptômes troublants qui puissent nous faire renoncer, nous nous dépatouillons et prenons doucement confiance. Notre sort appelle à d’autres préoccupations... Notre ancienne condition est sans équivoque incomparable à celle qui s’impose désormais à nous. Les plantes sont rares, seules les espèces les plus vigoureuses ont tenu le choc et encore. Nous sommes entourés de buissons secs et épineux ou de cactées certainement centenaires car impressionnants, mais souvent cramés. Tout ce bois témoigne lugubrement de la flore et de la faune passées. Nous avons bien aperçu des animaux encore en vie, à l’affût de charognes, et c’est aussi triste que surprenant. Bref, nous avons échappé à l’enfer, sommes marqués et il en est de même pour nos parages. Les choses prendront certainement une tournure plus agréable une fois les premières blessures pansées... Autrefois, la nature s’est montrée reviviscente, souhaitons qu’elle le soit encore.
En définitive, nous n’avons aucun camp à planter. Il nous faudra de l’ingéniosité en sus de réunir nos forces afin de fabriquer des abris précaires mais suffisants. Nous avons déblayé le ruisseau qui plonge dans le lac, autre chose de plus viable prend forme et c’est parfait pour nous faire consentir à reprendre du poil de la bête... Amateur des logistiques humaines et techniques, dévoué conseillé des comités et largement plus âgé que nous mais pas moins vif, Tron a supervisé cette installation improvisée. Les alentours se restructurent avec lenteur, fermentent, germent et l’air se fait âcre. Nous avons fait connaissance et formons un petit clan uni. Les enfants chéris de tous représentent notre pérennité et nous sommes heureux de la gaieté qu’ils exaltent. Les adolescents eux, sont clairvoyants et s’affairent autant que possible. Tels des robinsons, nous collaborons à rendre ce coin plus accueillant.
La menace d’une catastrophe et ce goût amer de déjà vu nous poussent à nous en sortir. Nous nous y attelons, optimisant notre emménagement et conjurant aussi toute psychose. Notre éducation nous a formés et nous n’avons qu’à appliquer ces théories pour ressusciter en ces lieux. Perturbés et ayant beaucoup perdu, nous ne prendrons toutefois pas autant de recul si vite. Démunis et surtout retournés psychologiquement, nous agissons par automatismes. Projetés dans cette nature si redoutée, nous ne saisissons pas le pourquoi de notre résistance.
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