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Essai philosophique et scientifique "C'est la vie" - par Emmanuelle Mairet

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Ces vadrouilles proscrites sur nos sols m’ont persuadée et j’envisage de me prendre pour une exploratrice confirmée afin de m’amuser autant que je le pourrai.

 

CHAPITRE 8

Ayant la possibilité d’emprunter un véhicule réservé aux élites, je suis ravie de me dérober aux vols ordinaires et à leurs escales ou ravitaillements répétés. Je suis au cosmodrome, une large plaine bordée de bâtiments, à une centaine de kilomètres de l’Arche. Un long préau surplombe les rampes de lancement et alignés sur trois longueurs, les vaisseaux font miroiter leurs coques. Je suis fin prête à décoller... Néanmoins un malaise, un tressaillement indéfini me retient opiniâtrement. Consultant le tableau de bord sous le porche, j’y devine la même angoisse et sans imprimer pourquoi cette frayeur noue ma gorge, j’ai préféré descendre pour un ultime examen. Les mécaniciens ont eu beau se targuer du bon fonctionnement des appareillages, pourtant je flaire trop d’ondes négatives pour les écouter. Me dirigeant vers la passerelle, j’ai pensé y trouver réponse. Cependant, j’ai brutalement été projetée à terre... Sans prévenir, un choc hors normes suivi d’autres étourdissants ont secoué la base. Amorcer les sécurités est prioritaire mais le séisme est déjà là, j’ai couru comme les autres vers le SAS... Hélas, j’ai à peine eu le temps de voir le sol s’écarter sous mes pas, trébucher, puis plus rien... Le trou noir.

J’ai repris conscience bien plus tard... Allongée sur le dos, les yeux mi-clos, j’essaye de m’habituer à la nuit. Mes jambes sont douloureuses, bloquées sous quelque chose et je n’arrive pas à m’en dégager. J’ai enfin réussi à m’asseoir et à attraper ce qui semble être une tôle. N’arrivant pas à la soulever, je l’ai faite glisser, mais ce supplice m’a projetée en arrière, congestionnée. J’ai sué, me suis essoufflée jusqu’à n’en plus pouvoir et ai été de nouveau emportée dans un demi-coma... Combien de temps ? Je n’en sais rien, certainement assez longtemps, me renvoyant dans le même état semi-lucide... J’ai vu IRIS, des tas d’évènements, des gens, j’ai divagué, convaincue de vivre mes derniers carats... Encore sonnée, j’ai entendu des sons, des voix... Je n’ai su si ce cocon moelleux qui me dorlotait n’était pas préférable à la réalité à laquelle les appels m’ont peu à peu ramenée, et mon subconscient lui-même s’est posé la question un moment... Mais, j’ai ouvert les yeux, ai à peine entrevu une forme penchée sur moi, au souffle saccadé et chaud. J’ai alors été prise de panique... Ai-je bêtement cru être en proie à quelques charognards ? Assurément, mais l’homme en question m’a vite tranquillisée et je me suis peu à peu apaisée. Sans un mot, il m’a tenue dans ses bras et m’a bercée... Subitement, me rappelant, les larmes sont montées, puis ont abondamment coulé, se mêlant à celle de mon sauveur. Nous sommes restés ainsi enlacés et seule l’arrivée d’un couple avec leurs trois enfants nous a arrachés à cette apathie. Cette famille a tout perdu et le court récapitulatif de ce qu’elle a enduré, nous a malheureusement laissé conclure que nous serions peu à être saufs.
Tron, comme Katy, Raoul et leurs gamins sont aussi bouleversés que moi et nous n’avons pas parlé davantage. Le couple, des médecins, nous ont prestement auscultés et ont consciencieusement pansé nos blessures. Etant tous des internes d’IRIS, nous sommes munis de ceintures multifonctions dans lesquelles ils ont trouvé de quoi désinfecter nos plaies. Il n’ont pas hésité ensuite à déchirer leurs blouses pour en faire des bandages... Les yeux embués, ils ont même plaisanté, leur rituel professionnel, certainement.
Profondément meurtris, nous avons décidé de ne pas nous éterniser. Orientés par nos boussoles et en route vers le centre ville, nous avons espéré atteindre l’Arche ou l’un des Instituts... Nous nous réconfortons mutuellement et sourdement, tout n’a pas pu disparaître. Je les aurais suivi en enfer et leur gentillesse m’a fait oublier l’envie que j'avais de mourir. J’ai de graves lésions aux jambes comme à la tête et accuse mon âge plus qu’à l’accoutumée. Du moins c’est ce qui traverse mon esprit, tant je me traîne et souffre. Nous nous arrêtons parfois pour prendre du repos, je m’écroule inéluctablement. En réalité, temporairement dérangée par la succession des messages perçus durant mon délire, la puce sur mon hypophyse paralyse mon siège nerveux. C’est l’un des inconvénients des prototypes, quelques heures devraient suffire pour tout normaliser. Enfin, trop bouleversée pour un diagnostic, je me laisse mener sans même réfléchir. D’ailleurs les autres, quoiqu’indemnes, paraissent aussi assommés et avancent plus pour oublier, s’occuper, qu’autre chose. De toute façon, à part ces odeurs de souffre et de chair calcinée qui nous en disent trop, dans cette pénombre suffocante sans rien pour nous indiquer quoi que se soit, que faire ? De stagner dans ce décor n’est pas tenable. Le sol noirci est puant de déchets et rien n’est cohérent autour de nous. Tout est ravagé... Rien sinon d’insignifiants débris et autant de poussières empoisonnantes, des relents pestilentiels et des corps déchirés, inertes. Notre moral est au plus bas. Comment comprendre ? Alors que tout est mort, anéanti et que nous sommes vivants pour le voir. Il fait noir, l’air est chargé de suie, nous respirons péniblement et déambulons à l’affût d’âmes qui vivent. Nous n’échangeons pas plus de paroles, fouillons les décombres et s’appelons pour dégager les dépouilles. Nous sommes à la recherche de survivants, incapables d’accepter ce qu’il nous arrive.

Errant maintenant depuis des lustres et ponctuellement rejoints par des rescapés, nous nous surprenons à prier pour qu’ils ne soient pas les derniers. Commotionnés, heurtés mais placides, nous voulons surtout quitter ces lieux où toute pensée positive tient du prodige. Nous sommes environ une vingtaine : deux familles, six hommes et quatre femmes dont cinq chercheurs (deux botanistes, un électricien, un géologue et moi). Pour nous changer les idées, à chaque fois nous prenons maintenant le temps de nous présenter. Les Martin sont pâtissiers-boulangers et leurs chérubins sont auprès d’eux. Ils n’ont plus rien mais n’y pensent guère... L’essentiel est d’être au complet. Ils réagissent à l’instar de Raoul et des siens et franchement cela à de quoi donner des forces à ceux qui n’ont vraiment rien, ni personne à qui se raccrocher. Nos deux botanistes, Léa et Léon, ont beau dire, mais tout ce qu’ils chérissaient a dépéri sous les cendres. Ils ont heureusement leur double pour se consoler, jumeaux ils n’auraient pas encaissé la séparation. Par contre, Clovis, électricien de métier, reste interdit... Il a perdu les siens, n’en a pas assez profité tant sa vie active l’accaparait et ne peut décidément pas s’en remettre... Ses yeux larmoient continuellement et nous ressentons cette déchirure qui l’a marqué à jamais. Et puis il y a Christian, Romain, Elioth, Elise et Sophia, des célibataires qui se sentent d’autant plus isolés... Comme Tron, Eric, le géologue et moi-même, Maë...
Cinq d’entre nous provenons donc des promotions institutionnelles, hélas bien qu’élites nous n’en sommes pas moins désarmés. D’autres arrivent progressivement, grossissant notre groupe et ne laissant le temps au désespoir de nous ronger à petit feu... Ceci dit, l’horreur nous presse inexorablement vers l’avant... Depuis, nous guettons l’aube, qui nous apporterait au minimum la lumière et peut-être une vue moins morbide... Mais, les heures défilent, les jours, sans que le soleil ne se montre. Rien à l’horizon sinon feux et fumées, consumant ce qu’il reste, dans une atmosphère obscure et asphyxiante. Cela nous colle à la peau, s’ancre dans nos yeux et immortalise subrepticement le tout. Tels des zombies, nous poursuivons... La survie prend le dessus.

Nous ne sommes pas parvenus à tout assimiler et c’est seulement en dépassant les bordures des sols brûlés que nous avons compris. La longue nuit épaisse dans laquelle nous sommes plongés, qui nous fait perdre la notion du temps et qui nous oblige à utiliser nos torches, au risque d’user les batteries de nos ceinturons, n’est pas prélude de la Fin. Les cauchemars et cette peur incessante daignent enfin nous offrir une trêve... Non, nous n’aurons pas à nous acquitter de nos vies sans revoir le ciel, le soleil... Ils sont là au dessus de nos têtes et nous éblouissent. Nous sommes bien au bout de cette marche aveugle de laquelle nous ne pensions être délivrés... Ce sont uniquement les amas d’échappements dus aux explosions ou éruptions et l’énorme quantité de gaz dissout dans le magma qui ont chargé l’air poisseux et qui nous ont plongés dans cette longue nuit. Ce sombre nuage dépassé, nous réalisons le miracle d’être en vie, tout en regrettant amèrement notre impuissance et notre solitude. Lorgnant cette désolation, nous avons imaginé avoir été au cœur d’une éruption. Peut-être même d’une explosion. Laquelle ? Comment le savoir ? N’empêche que la démarcation des sols occis est si nette qu’un vent violent, chaud et dévastateur ne peut qu’en être la cause. Provoqué par quoi ? Pfff ! Serait-ce un de ces continents doté de l’arme nucléaire ? L’un de ceux qui bravait obstinément le démantèlement ? Parce qu’autre qu’une telle bombe, nous ne voyons pas ce qui aurait engendré de telles déflagrations et ondes de choc. Mais pourquoi serions-nous encore là ? Bref, il y a eu un boum phénoménal, c’est sûr, excepté que nous n’y trouvons pas d’explication sensée.

Sortis de là, le panorama n’est hélas plus rassurant. Les sous-couches ont conduit des violentes secousses et éveillé autant de points sensibles. Les séismes ont dû se répéter çà et là et cette fois ils ont tout rasé, comme si d’un souffle ils avaient tout balayé.

 

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Essai philosophique et scientifique "C'est la vie" - par Emmanuelle Mairet -

 

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