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Chez Mathilde, il y avait deux lits. Le grand, sur lequel dormaient Dominique, Christiane, Patricia et Catherine et un petit pour elle et son fils, Chantal la cadette s’aménageait chaque soir son nid, sous la table avec de vieux vêtements. Préférant de loin la rudesse du plancher à l’inconfort des matelas de coton, qui associés à des sommiers fatigués lui mettait le dos en compote. Dans la cour JEREME l’électricité était un luxe dont nul ne disposait. Pour combattre l’obscurité Mathilde comme les trois quarts des gens du quartier ne disposait que d’une lampe à pétrole et de quelques bougies. Une fontaine située à côté du poulailler de Mme Présent assurait le ravitaillement en eau potable. Les disputes entre cette dernière et Mathilde étaient quasi quotidiennes. La faim justifiant les moyens il n’en fallait guère moins pour qu’elle fit une victime toute désignée. Aussi l’exécution de l’unique canard que possédait madame PRESENT semblait être aux yeux de Mathilde une réponse appropriée
tant aux ventres sourds de ses enfants qu’aux attaques verbales de la dite voisine.
Au fond de la cour, juste à droite de la bicoque de madame SIDOINE, il y avait un passage étroit. Trois mètres plus loin, sur la gauche, on accédait à un ponton donnant sur le canal ALARIC. Véritable égout à ciel ouvert, ce canal offrait d’un bout à l’autre du quartier, la possibilité à chacun, de vider son pot de chambre. Les jours de grosses averses ou de cyclone, l’eau envahissait tout, puis laissait en se retirant une vase à l’odeur immonde. C’est à cet endroit, armée de son coutelas que Mathilde lança à Dominique l’aînée un « tiens le bien ! », avec dans les yeux une lueur de satisfaction dont l’origine resterait un mystère pour tous. (Vengeance ou sentiment du devoir accompli) ils n’eurent malheureusement pas le temps d’en débattre puisque d’un coup sec sans que personne ne s’y attende la tête du pauvre canard avait sauté. Le sang se mit à gicler et Dominique affolée par les spasmes lâcha prise laissant s’envoler à tire d’ailes le déjeuner. Sur le ponton la tête de l’animal et le sillon sanguinolent laissé lors de son macabre envole semblait illustrer ce proverbe « bien mal acquis ne profite jamais ».
Mais ce genre de considération n’entrait pas dans les préoccupations de Mathilde. Elle avait à cœur, de faire de son mieux pour ses enfants, même si ce mieux la contraignait parfois au pire. C’est avec ce même soucie, qu’elle les obligeait tous les matins avant qu’ils se ne rendent à l’école, de boire une cuillère à soupe d’huile de foie de morue. Produit miracle qui selon elle avait des effets bénéfiques sur l’intelligence. Chose que ne contestait pas Lucien seulement le goût infecte et l’odeur qui s’en dégageait le faisait presque systématiquement vomir. Bien des fois elle avait dut jeûner pour assurer leur subsistance. En revanche, ce soir là ce fut un poulet qui fit au détriment de madame présent les frais de sa détermination, l’affaire du repas d’un soir. La vie de ce quartier était ainsi, ponctué de menus larcins de bagarres d’alcooliques et de babillages en tout genre. Jusqu’à ce triste jour de septembre mille neuf cent quatre-vingts. Il était à peu près dix sept heures quarante cinq, dans un ciel proche , aux allures de fin du monde agonisaient les braises rougeoyantes du brûlant soleil antillais. Lorsque retentit une détonation. Entraînée par la coulée des badauds Mathilde ne s’était pas rendu compte de la présence de Lucien. C’est avec horreur qu’ils découvrirent l’origine du coup de feu ainsi que les conséquences désastreuses qu’il avait entraîné. Enveloppée par le regard médusé de la foule une mère tenait en hurlant dans ses bras son enfant inerte. Sa main droite noyée dans un flot de sang qu’elle essayait vainement de contenir.
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