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Taxi pour DeltaISBN 9781446619254 en vente grâce à DILICOM dans toutes les librairies et un exemplaire de ce livre peut être envoyé (dédicacé et port inclus) après paiement de 28,50 € par chèque à l’ordre d’ARENA transmis au 38, Allée des Albizzias à F-06220 Vallauris ou sur commande effectuée sur ape.happy.e@free.fr avec paiement sécurisé par PAYPAL.
Extraits Pages 121 à 125Le carrelage octogonal rayonne une corruption. « Sais-tu chiner la Croix du Sud ? » Les lampadaires de la rue recèlent, dans la vapeur étonnante de la calotte céleste, l’image miroitante des signes de la banlieue immédiate. Tout bruisse. On ne discerne que les diagonales des Deux Ours. En bloc, tout s’éteint avec spontanéité, il n’y stagne plus qu’une faucille lacunaire à les illuminer. Elle gravite en hâte pour éroder son demi-jour livide. Les murs à relief de l’immeuble profèrent se détacher comme une sorte de cadre tout autour du bleu sombre. « J’ose parfois aimer la lune. J’ai ainsi la sensation d’être une déesse lunaire ». Hector fulgure les cadences des légendes, faites de caprices, qu’Alain lui narre d’ordinaire les soirs de tépidité constellée. Cet Attique où le calendrier sélénite commence en juillet, l’hécatombaion, où les Eupatrides choisissent le détenteur d’une arche alors que les Spartiates préfèrent y désigner un éphore. Il contemple ces citoyens de deuxième classe, issue de cette phratrie de Cavaliers dont les revenus tolèrent de nourrir et flatter un cheval pour partir aux Guerres Médiques. « Les guerres sont des diamants brutaux ». À cet endroit, il se dynamise en bavard. Au fur et à mesure de ces révélations, qui le plus souvent tournent au monologue, Diane retire le masque d’un protagoniste inconnu. « Un angélique militant maximaliste ».
— À l’analyse de nos forces, aussi de nos faiblesses, il ressort que toute l’action à encourager demande une discipline sans faille. Il est prioritaire de nous placer dans une prospective à terme plus ou moins long. Ils entament la saveur de la boisson brunâtre. « La règle numéro un est d’entrer en communion totale avec la populace. Le peuple, c’est la vraie patrie de la liberté ; le pouvoir lui revient de droit. C’est lui qui doit agir et décider des actes ultérieurs. S’il estime que l’on doit détruire, on détruira. S’il estime que l’on doit voler, on volera. S’il estime que l’on doit tuer, on tuera. On fusillera le Tsar, s’il le mérite. On aura notre Ekaterinenbourg ». Avec un sérieux inaccoutumé, il aborde tous les sujets depuis l’épisode douloureux de l’échec du coup d’État d’un quarteron de généraux, jusqu’à cette actualité de mobilisation des rangs. Diane raffermit un oreiller contre la rambarde, elle tente une remarque : « Même si tout paraît désespéré ? »
— Qu’importe et quand bien même nous aurions le dos au mur, nous devons gérer le temps qui nous reste. Il faudra, le jour venu, mener un nouveau coup de force. Pour l’instant tout est prématuré. Toutes les tentatives antérieures ont échoué par le dessein des calculateurs qui voulaient dominer avant tout, quel qu’en soit le prix, même en dénonçant leur âme. Diane souffre comme une conjugaison de deux facteurs qui veulent égarer sa veille : la nuit d’infinité aux astres lointains et cette vocation aux martyrs. « On a abouti à des impasses, à des fausses solutions, à des lendemains injustement prémédités par les politiques. Cette fois-ci, car jusqu’alors on nous avait trompés, trahis, il est essentiel que les collectivités de bourgeois et de prolétaires se réunissent sans distinction, que ce bloc soit mobilisé, endoctriné ». Une moire de chatoiements bousculés par un courant tremblant, dans les ombres du jardin proche, l’amenuisent d’instinct vers la cité. Saisie par la puissance du temps, elle brûle d’amoindrir en elle la notion d’existence. Le mutisme pathogène d’une sorcière ombrienne chevauchant par dessus son Tibre, obscurcit jusqu’au vocero ineffable des criquets scabreux mourant de lassitude. Diane se trouve engloutie sur son balcon. « Nous ne tolérerons plus d’être encore commandés par des soi-disant dialectiques d’État, avec thèse, antithèse et bidon-synthèse qui opposent, au lieu d’unir, individu et communauté. Aucun baroud ne devra chambarder sans une lucidité longue, lente, réfléchie en cohérence. Toutes décisions de meurtrir, d’assassiner devront être prise par les chefs qui encadrerons nos énergies, quand bien même elles seraient celles des écœurements. S’ils nous y enflamment nous mettrons le feu aux poudres. S’ils en tranchent nous userons de l’épouvante, nous tuerons ceux qu’ils sélectionneront comme devant être tués. S’ils nous y ordonnent nous réduirons le pays en cendres et nous brûlerons la terre ». Cette droiture immanente met à jour un passionné lucide, sans chimère, sans rodomontade, sans incartade. Dans cette soirée, vivante à son côté, Diane féconde un ahurissement aux délices d’ici-bas. Si elle n’avait grignoté, exploré, lampé un soupçon de whisky, parlé de roses ou de moutons, de toutes ces réalités dures et tangibles qui collaborent pour la pérennité de son Cosmos, elle aurait cru à la véracité des rêveries. Au fond d’elle, une dérobade aurait su s’aménager. Le paradoxe révèle la complexité de ces ténacités, de ces promesses, de ces excitabilités qui jusqu’alors ne lui dispensent pas de cohésions. Par la vertu d’un discours sans grandeur, elles agréent de combler ou assouvir les arcanes intouchables d’une telle nuit. « La mort deviendra notre compagne pour que nous puissions la rendre à ceux qui osèrent l’arrogance pour nous l’asséner ». Elle palpite de froid dans son épine dorsale, malgré qu’il fasse doux : « Faut-il observer que la menace à laquelle on nous confronte s’éternise dans l’exceptionnel, d’une manière affreuse ou diabolique, semblable à un génocide ? Œuvre-t-elle déjà contre nous ? Tes propos me laissent penser que nous longeons le bord d’un abîme où nous découvrons une urgence suprême, un danger imminent, objectif ou réel, terrifiant et d’une telle intensité, que tout s’enferme dans la permission. Obtiendrons-nous le pardon pour toutes ces formes de crimes ? Les victimes savent-elles récriminer et revendiquer l’expiation du bourreau ? » La cohérence des étoiles sert d’alibi à leurs visions. Pendant ces continuités étincelantes où la voûte se constelle d'une réserve dense de poussières, ils se paralysent sur une abscisse quelconque qui scintille au culot des cieux : ce point est aussi gros que leur soleil, et, dans l'univers, leur soleil n'est pas plus important que lui. « Le terrorisme obéit à un ordre moral que la guerre juste sanctifie. Or notre lutte est justifiable, la providence nous autorise à, consciemment, arbitrairement, massacrer afin de répandre la panique au sein d’une peuplade constituée de moutons de Panurge. Nous devons considérer que nos déserteurs, nos tueurs, nos boutefeux, ne sont et ne seront comme le paradigme des non-innocents ».
— Malgré ces capacités à infliger des blessures, à tuer ?
— Justement à cause d’elles ! Souviens-toi des résistants, pendant l’occupation allemande, qui endossaient le droit de tuer les soldats de la Wehrmacht. Des pauvres types qui souvent se promenaient en toute confiance dans les rues ou à la campagne, qui ne se battaient plus, attendu que le gouvernement français avait capitulé… Dans la lenteur incertaine de l’obscurité, leurs oreilles comprennent une explosion devenue coutumière. Elle s’identifie, dans sa banalité, dans le langage de tous les jours, à une bulle de bande dessinée : « Strounga ! » Ils vibrent d’un fredonnement primaire, en d’ébauche de démence. « Ces plasticages, tant soit peu aveugles, ne peuvent-ils pas tuer des inoffensifs, des bébés, jusqu’où procède notre part d’imputée ? »
— Voici un raisonnement logique en protocole, une invention… Il s’associe au mystère. « Plutôt, une intention faite pour nous induire en erreur. En vérité, si nous allons tuer des gens favorables à notre ennemi, par certitude égale, nous bousillerons certains individus hostiles ou indolents. Nous ne choisirons pas dans les camps, ne trierons ceux à l’incarnation absente, au civisme inactif, ne votant pas, les électeurs ont moralement droit de ne pas voter ». Un deuxième feulement tigre dans les ténèbres. Deux jours avant, un plastiqueur lança son pain sur une cible simple : le balcon d’un premier étage. Son geste fut trop court, mal calculé. Le paquet, rebondissant sur la balustrade, explosa sur l’auteur, le tuant net. « Adieu l’ami ! Ciao, Marcel ! »
— Notre incapacité de choix inclura, hélas, les mioches qui ne participent pas du tout à la vie politique. Quoique les foules belliqueuses ne se privent pas de les fourrer en première ligne avec des pierres pour seul moyen de combat… Une sirène miaule comme un matou en maraude. Cette clameur de Pythie formule que dans un sauvage avenir, des garnements s’attaqueraient à mains nues à des forces armées. On volerait leurs images de gavroches en guenilles. « Si nous pouvions composer un explosif qui ne tue que nos adversaires, il y aurait matière à discuter. Toutefois, puisqu’une telle bombe n’existe pas, il n'y a pas de quoi débattre. L’assassinat non-discriminatoire va forcément impliquer n’importe qui, donc une forte probabilité de personnes irresponsables ». Hector parle à foison. « Nous sommes moindres en nombre, nous sommes affaiblis par nos divisions, pourtant nous craignions qu’on s’approprie nos biens. Souviens-toi, le sort, des démons, ou peut-être Dieu, nous protègent. Il nous a été donné d’offrir asile et secours, à ceux qui se battent en notre faveur. Aujourd’hui, si un partisan à notre cause atteste de son affiliation, il devient sujet à la question et à la persécution. Les mots que l’on entend sans cesse autour de nous sont : vol, viol, enlèvement, torture. Le tyran et ses sbires désirent s’emparer de nos sangs ». Des pinceaux onctueux reviennent, répandant la nacre bleutée des secrets bobanchards. Incontinent, une charge ailée les agresse dans des cercles de girations d’une toupie. « Nous avons donné refuge à ceux qui, sans intérêt égoïste, nous soutiennent. Ils nous ont fait analyser que les préparatifs, tout comme la structuration et la réalisation de la victoire, ne résulteraient que de cette opiniâtreté qui nous fit sortir de nos maisons pour faire triompher la fidélité au vrai Roi et à son royaume. Celle-ci sera permise à ceux qui auront combattu, car ils sont les victimes de violations qui veulent les enlever de leurs demeures de façon injuste. Par conséquent, c’est le fait d’avoir dit : L’armée secrète est notre volonté, qui va constituer leur crime. Or ce n’est pas un crime que de combattre avec des couteaux ou des pierres, si l’on n’a ni tanks, ni fusils, ni avions. Ce n’est pas un crime, quand l’on est menacé par des armées hautaines en force et dominantes en chiffre d’utiliser les voies du brigandage. Si les combattants prêts à sacrifier leur vie font sauter des plastics en plein centre-ville, ce n’est pas un crime. Personne ne s’en livrait l’image jusqu’alors, pas même ceux qui accomplissaient cette action. Ce sera un terrible choc qui secourra le pays, qui fera parler de nous dans le monde entier ! Les gens se rendront compte qu’aujourd’hui, il existe un peuplement déchiré qui souffre et que ceci est un crime. Avant, nous étions les seuls à miner le lumineux sentier du fait qu’il s'agissait d’un crime. Désormais, tout le monde saura que c’est un crime. Le monde saura que cet amoral monde de liberté, ce monde humanitaire, qui se soucie tant des Droits de l’Homme, a trop longtemps fermé les yeux sur ce crime » Une déficiente carnation de nébulosité détériore l’aveuglement des luminaires et des signes. Elle se brouille dans une éclipse engourdie. « Nos délits serviront de leçon à tout le monde », reprend-il. « Notre faiblesse affichera la terreur en argument louable. La parole vraie l’emporte parfois sur la fausse. Je jure que la vérité est victorieuse et demeure. Qu’est-ce qu’un poignard qui égorge ? Aussi, qu’est-ce qu'une pierre face à des chars ? Loin derrière, des images, amplement diffusées, de yaouleds battus, voire tués, par les représentants d’un État souverain, déclencheraient un courant de sympathie à l’égard de ces peuples opprimés…Sais-tu comment l’on dit soulèvement en arabe ? »
— Non. Tu parles cette langue, toi ?
— Pas du tout, c’est Alain qui m’enseigne parfois des choses. Il m’a expliqué que l’on prononçait : intifada… J’aime ce mot : soulèvement ! Intifada !..
Le parc se termine par un belvédère. De cet endroit, la ville offre ses immeubles à son port, adoptant une mine renfrognée, elle s’emmaillote dans un brouillard translucide, pour révéler son caractère. Pierre juge en elle une mauvaise humeur. En fait, elle est une caractérielle, comme ses habitants : un jour elle peut se rendre radieuse, souriante, un autre elle devient grise, triste, énervée. Il caresse le tableau de bord de la Simca Aronde beige qu’on lui a procurée pour le besoin de ses missions. Il s’emmanche à l’exercice du changement maigrelet des vitesses situé sous le volant. Au début, compte tenu de sa formation de conduite effectuée avec sa quatre chevaux dotée d’un levier au plancher, il craignit de ne pas y arriver. « Mais tu es doué ! » Évalue son chef. Alors, Pierre se comporte en soldat obéissant et s’adapte. Il maugrée intérieurement contre un chauffeur de taxi qui tente de le coincer après l’avoir doublé, au risque de toucher l’avant du véhicule. « Il est bien d’ici, cet abruti ». Au moment où il laisse échapper ce juron de lassitude, Pierre lâche un œil timide au visage de son patron assis sur une des places arrière. Il y trouve, plus qu’il n’entend, un constat de réprobation : « Mais vous êtes tous des connards. Autant vous pouvez être charmants, serviables, autant vous pouvez être odieux à vous donner des envies de meurtres. On ne va pas le buter pour une queue de poisson ? Tiens, cela me donne envie d’en manger ». En quittant son saut d’humeur boudeuse, Pierre suggère d’un ton miel : « On est tout à coté d’un champion de la frite, on peut s’y arrêter, je me sens, moi aussi, déjà enfiévré par une poussée de sardines grillées ». Sans attendre l’assentiment de Delta qui, à son habitude, s’est de nouveau drapé de sérénité, il négocie une manœuvre dans une place vacante le long du trottoir. « La petite bicoque au-dessus de la mer n’a pas bougé depuis le temps de mon enfance. Mon père nous amenait déguster des chips dans des cornets en papier lourd de boucher ». Delta remue sa carcasse s’assimilant à un cabot reniflant devant l’appât. « C’est un peu l’odeur de chez nous. Là-bas on fait frire avec de la graisse de cheval ». Il s’approche de la pergola peinte en bleu électrique.Il regarde l’enseigne de la plage, il la sait mythique : Padovani. Dans un déploiement maritime, on aperçoit des babouins plongeant de rochers bruns répliques de pruneaux flétris. Quand ils atteignent l’eau, un retour de mousse écumante jaillit dans une sorte d’explosion d’extase. « Pourtant, elle doit être froide ! » Delta fixe à la dérobée son compagnon. Il pense qu’ils viennent peut-être de résoudre l’obsession frivole née en lui depuis ce matin. « Manger de la sardine brasillée ». Il sait bien qu’il n’attrapera, sans doute pas, la limite de son envie, car on va leur servir une gringalette friture, sans doute trop grasse. Dire que dans cette condition actuelle et barbaresque devenue sienne, il réussit à se mettre en phase avec ce début d’automne, en conjecturant une ventrée de maquereaux. « Voilà une sensation qui ramène à la réalité ». Depuis un relent de jours, les autorités civiles et militaires avaient quitté la cité pour s’installer dans une base à l’extérieur. En s’éloignant des secteurs de bourgeois ou d’ouvriers, en emménageant dans des locaux ultramodernes et ultra-sécurisés, le pouvoir imagina couper le cordon ombilical retenant les intendances et régies à la population de la ville blanche. Le but était de s’extraire de toute pollution en relation avec cette activité de plus en plus organisée qui avait mainmise sur la police, l’armée et toutes les fonctions publiques. En fait, ce départ livrait l’ensemble des quartiers aux mains de cette faction se mettant sur le pied de guerre, qu’on considérait, en haut lieu, comme étant de plus en plus criminelle. En ce début de saison, la sédition se distendait en une toile durable, prenant son essor. Les commandos liquidaient hold-up après hold-up. Ils faisaient crépiter leurs armes automatiques aux quatre coins des carrefours. Ils laissaient sur les bords du macadam des cadavres s’emportant sur des statistiques. On cohabitait dans un quotidien fait de personnes désignées pour collusion avec l’ennemi et abattues sans autre forme de procès. La gargote est bondée. Avec l’audace apparue en lui depuis que Delta l’avait incorporé, dès le seuil et sans rien demander, Pierre porte son dévolu sur deux places. L’époque où il hésitait sur le pas de la porte d’un bistrot passe pour révolue. Le serveur ne prend pas le temps de débiter une quelconque sentence de refus. Bien au contraire, il les invite à s’asseoir en rectifiant l’alignement des tables. Illico, presto, comme par magie une bouteille de boisson gazeuse à l’étiquette humide de fraîcheur atterrit sur la table avec deux verres estampillés d’une publicité d’une marque de limonade. Ils se décorent de rondelles jaunes de citron. Les deux partisans oublient les rayons de soleil et la cruauté indigo du ciel qui contrastent étrangement avec l’atmosphère de guerre civile investissant dorénavant la capitale. Delta sait que, dans l’ombre, les policiers et la sécurité militaire tentent soit par la pénétration, soit par l’intoxication ou la provocation de remonter jusqu’à la tête de l’organisation clandestine. Pour autant, s’il se moque de la flicaille, il ne se fout pas de son travail. Il en est même devenu une sorte de technocrate pointilleux, classant les hommes qu’il a fait abattre, et ceux qu’il va condamner sans appel, dans des fichiers bien planifié, strictement respectés. Mais pour l’heure, l’ordre il n’en a que faire, il va s’accorder de jouir du peu qui lui reste sans doute à vivre. Ainsi, il suffit de denses moments pour que les plats si souhaités naissent jusqu’à eux. Ils trempent les doigts dans les sensualités bleutées et élancées, biens ardentes. « Tout est fricassé comme il se faut ». Pierre veut montrer son savoir-faire, il casse en deux les dépouilles, y retirant les arrêtes tripales, ajoute trois globules d’agrume, puis les mordille lascivement, furtivement, subtilement. Delta, établi sur une petite chaise de bistrot en bois moulé, courbé à chaud, agrémentant ses yeux d’une volupté lumineuse, montre son bien-être en lançant un regard obligé au tenancier qui le détaille. « On dirait qu’il me reconnaît ». Pense-t-il, tout en contemplant l’assiettée en porcelaine et la portion qu’on lui sert. « Elles sont bonnes ? » Quémande le garçon. Sans attendre le verdict, il propose : « Vous ne voulez pas une petite salade de tomates, mon lieutenant ? » Delta acquiesce de la tête, sans cacher une surprise interrogative : « Tu me connais ? »
— J’ai servi autrefois à la cantine du premier régiment étranger de paras ! Précise l’homme avec une fierté complice. Delta replonge sur les chairs suaves et grassouillettes remplissant son plat. Il s’engage à croquer, laissant ses sens s’envahir de l’odeur des ports de chez lui, des chalutiers qui reviennent à l’aube, des ventes à la criée, des fausses soles, des plies qui sèchent au soleil timide.
— Ici, ce n’est pas pareil, soupire-t-il.
— Qu’est-ce qui n’est pas pareil ? S’inquiète Pierre en s’essuyant les doigts sur la nappe de papier qui couvre le guéridon où ils sont établis.
— Oh rien ! Je pense à ces petits poissons au passé frétillant, luisant… Pierre reprend la balle au bond, s’enhardit en regagnant ses amours phraseuses : « S’interrogeant sur leur destin, s’agitant de devoir finir dans notre assiette, dans des rôles de goujons, dans des lendemains de beignets, dans la poêle d’une matrone, dans un ultime rêve de ballet aquatique au milieu de la sauce rouge et piquante, au sein d’une purée accessoire de piments rouges qui fait ingurgiter le principal et qui pourtant en vaut mieux grâce à ses saveurs d’ail et cumin ». Écoutant sans plus, Delta repousse la platée de fritures pour qu’on puisse lui dresser une faïence creuse, médaillée de fleurs à moitié effacées, où une « neuvaine » de rondelettes fractions écarlates s’imprègnent de vinaigrette et de petites tranches d’oignons blancs. « Je vous en ressers des chaudes après, mon lieut’… » Le dernier mot est ravalé dans la gorge du barman, car Delta lui intime le silence par un simple signe d’un doigt posé sur sa bouche. « C’n’est pas des sardines à dos bleus, ce sont des dos-verts ? » Etudie-t-il. Le gros gargotier déconfit opine du bonnet en clarifiant dans une désolation enfantine : « En ce moment, il y a beaucoup de maquereaux. C’est aussi bon, un peu moins gras ! » Il attend un compliment ou le contraire, les pieds prêts à claquer des talons, comme s’il va recevoir une décoration. Delta effectue un geste de satiété, imposant en même temps qu’il veut retrouver son anonymat. « Ces barbeaux mitonnés me font repenser qu’va falloir aller aux putes ». Pierre s’étrangle à cause d’un reste d’arrête : « Aller aux putes ? » Régurgite-t-il. « Oui, au bordel, coinches-tu? » Pierre avoue interdit, qu’il n’a jamais foutu les pieds dans de tels lieux, qu’il n’aime pas les prostituées. « C’est vrai t’es un fils de bourgeois, ensuite t’as une belle fiancée. T’es ni fraise des bois, ni joyeux des bat’d’af, ki rêfe d’B.M.C. Mais ce n’est pas grave, c’est pour autre chose, pas pour faire pisser le gardon, pour une autre raison. Il faut qu’on y aille pour régler nos comptes avec des macs. Il y a des types du milieu, des proxénètes qui font courir des bruits à la demande du commissaire principal ».
— Quels bruits ?
— Les flics sont persuadés que beaucoup de nos chefs – mézigue compris – sommes des drogués, qu’on a chopé cette merde en Indochine. Un certain André prétendait pouvoir nous offrir les doses d’opium dont on aurait besoin. Il y a un couple de jours, j’avais signé une fiche d’opération ponctuelle le désignant. Un de chez nous l’a descendu alors qu’il sortait d’un bar proche du tunnel des facs. Il l’avait reconnu grâce à la petite photo qu’on avait accrochée au papier pelure de l’ordre… Delta joue avec les sardines, comme pour dessiner une bataille de soldats de plomb. « Il a garé sa tire, il s’est lancé à pieds à sa poursuite, l’a rattrapé, l’a dépassé d’une enjambée, il avait son Herstal à la ceinture, il a dégainé, s’est retourné, il a fait feu : une seule balle entre les deux yeux. »
On leur sert deux express, qu’ils ne prennent pas le temps de siroter. « On s’casse. Faut y’aller. On nous attend ailleurs ». Pierre appelle, il fait mine de vouloir payer l’addition. Le patron du bouge adopte une attitude outragée, faisant clairement déchiffrer que tout est offert. « Vous êtes ici chez vous, c’est un honneur ». Les tables autour d’eux sont pratiquement toutes occupées par des hommes devenus soudainement respectueux et silencieux. Ils sortent avec discrétion. « Tu sais, pour tous ces gens, tu es un peu le roi. »
Delta aimait ce « petit » peuple. Il connaissait surtout ceux de la campagne, des agriculteurs qui, par de vrais cotés, s’apparentaient à ceux de chez lui. Il les remettait dans sa mémoire, au moment de l’été, se réunissant dans un champ communautaire où, depuis des lustres, on battait grains et pailles. Ainsi ils installaient « le terrain de battages » où d’énor-mes machines, puissantes, bruyantes, passaient de main en main, pour que chacun son tour, voisin après voisin, l’on puisse obtenir la moisson d’une année de labeur. Il les revoyait distribuant le travail en fondant sous la chaleur avec des traits tirés, creusés de rides de décades de soleil. Dans un aveuglement acharné, ils avaient construit pierre après pierre, semence après semence, un univers de paysans. Il se souvenait des petits fermiers qui lorsque la nuit venait, entre chien et loup, se barricadaient dans leur propriété : leur fusil de chasse, sous le bras, bourré de chevrotines, une fusée d’alerte à portée de main, pour commencer une veille de clair-obscur. Il les ré-imaginait, un œil sur la faucheuse tractée par cinq mulets maigres, l’autre scrutant les collines violacées des alentours avec ces visages d'angoisse parcourus de craintes d’incursion rebelle. Lorsqu’il déserta pour se fondre dans les quartiers de révolte, il éprouva trop de peine à identifier dans ces citadins, les compatriotes des cultivateurs noirauds qu’il connut au « bled ». Il conçut, les premiers jours, une certaine déception. Il faillit abjurer. Il le disait, ce matin même, au Docteur avec qui il partageait la direction des groupes d’action : « Mais comment peut-on déserter la désertion ? » Ce peuple, qui voulait le sacrer, le décevait. Dans les aubes qui suivirent le putsch, le recrutement se révéla pénible. « Il me faudrait deux cents types », avait-il dit à Sigma… « Pas fichu d’en trouver dix, si je n’avais eu mes déserteurs et mes couteaux, on serait encore là à attendre avec fatalisme. Tous ces beaux parleurs, ils veulent bien coller des affiches, ronéotyper des tracts, mais pour le reste, pour prendre un pétard et le coller sur la tête d’un jaune. Alors c’est une autre histoire, il faut demander à bobonne, il ne faut pas que ça tombe à l’heure de la messe ou à celle du bal, au risque de déranger un de leurs flirts ». Sigma promit : « Patience, ils viendront, dans un mois, tu refuseras du monde ! » Delta avait rétorqué avec agacement: « De toutes manières, il n’y a pas d’illusion à se faire, on n’en fera jamais des Israéliens ».