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A l'aube de la quatrième année, alors que tout paraissait devoir continuer dans cette même dynamique de paix, un bruit assourdissant vint raisonner de l'autre côté de la porte sacrée. Ce qui pour le commun des mortels se serait révélé insupportable, s'était transformé pour eux en de simples tambourinages, passant presque inaperçus à l'audition de ces guerriers. Pourtant mère nature les avait bien doté d'une ouïe surdéveloppée, mais ceux-ci avaient la faculté de mettre ce sens en veille dès lors que le vacarme devenait insoutenable. Ces heurts étaient entrecoupés de cris de détresse inhumain devrait-on dire. Ceci dura des heures et des heures dans un profond climat d'indifférence. Ce ne fut qu'au moment de la relève, qu'un des gardes qui avait tous ses sens éveillés, perçut cette petite phrase :
- S'il vous plaît, répondez ! C'est moi Taïmar. D'abord insouciante, la sentinelle se ravisa et s'approcha de la porte sur laquelle il y colla son oreille.
- Qui es-tu, dis-tu ?
- Bon dieu, je suis Taïmar. Cela fait des heures que je frappe. Je n'en peux plus. Je vous supplie d’ouvrir cette maudite porte.
Ce garde décida d'en référer sur le champ à son chef de poste lequel n'eut d'autre alternative que de répercuter l'information à Krijâai. Celui-ci méditait dans ses appartements, lorsqu'un bruit à sa porte le sortit de sa torpeur. Il l'ouvrit et retrouva face à lui un de ses gradés à l’aspect impeccable.
- Que se passe-t-il ? Demanda-t-il.
- On a besoin de vous devant la porte frontière, répondit le soldat.
Krijâai n'éprouva pas le besoin d'en savoir plus. Le fait que ses hommes aient estimé sa présence indispensable lui suffisait. De toute façon, il découvrirait bien assez tôt ce qui suscitait autant d'inquiétude parmi eux. Il redressa son uniforme et emboîta le pas du chef de poste. Ils parcoururent d'un pas alerte la distance qui les séparait de la porte. Krijâai salua d'un simple hochement de la tête les gardes présents qui lui rendirent respectueusement le salut. Il n'eut pas à attendre longtemps ; les bruits derrière la porte n'ayant jamais cessé. Il colla à son tour son oreille contre la porte et lança ces quelques mots :
- Qui es-tu ? Parle !
- Je suis Taïmar. Je revendique le titre de chef suprême des Elfes Scinrar.
- Tu mens, rétorqua Krijâai. Tu n'es qu'un imposteur. Taïmar est mort.
- Comment peux-tu affirmer une telle ineptie alors que mon corps n'a jamais été retrouvé, répliqua-t-il. Je fus le seul survivant car les indiens m'épargnèrent. Pour leur chef, il eut été un sacrilège de me sacrifier alors que je fis preuve de tant de bravoure au combat. Après bien des épreuves, je parvins à m'évader. J'ai du errer durant des décennies avant de retrouver ma voie.
- Tu crois que je suis naïf à ce point, répondit Krijâai.
- Fais-moi confiance. Que risques-tu ? Je suis sûr que tu n'es pas seul, rétorqua-t-il.
Krijâai marqua un temps d'arrêt. Comment savoir si la personne qui se trouvait derrière la porte était réellement celui qu'il prétendait être. Pour lui se posait désormais un cruel dilemme. Il était partagé entre son désir d'ouvrir cette maudite porte et son devoir de soldat qui lui dictait de ne pas désobéir aux ordres de ses supérieurs.
- Ecoute, répondit Krijâai, il faut que j'en réfère à ma hiérarchie.
- Non, le temps presse, répondit sèchement Taïmar. Mes poursuivants sont sur mes talons. Il faut que tu prennes une décision là, maintenant. Si tu rends compte à tes chefs, ceux-ci auront à s'exprimer devant le Conseil de régence et il sera trop tard pour moi.
Encore un argument qui faisait pencher en faveur de ce mystérieux personnage qui connaissait toutes les ficelles protocolaires. Le Conseil de régence avait été institué pour ne pas laisser à un seul homme le pouvoir décisionnaire. Et pourtant, Krijâai décida de s'arroger ce droit. Il délivra ses instructions :
- Allez, ouvrez cette porte.
- Mais commandant, vous savez que cela nous est strictement interdit, répliqua un de ses subordonnés.
- Ouvrez. Le premier qui refusera se verra traduit en cour martial pour acte d'insubordination.
Aucun de ses hommes n'osa braver ses ordres. Mais avant de faire ouvrir la porte, Krijâai décida de renforcer considérablement le rideau défensif de sa garde. Ce n'était plus cent, mais six cents guerriers qui allaient se dresser devant Taïmar, soit tous les soldats que totalisait la garnison à ce moment précis qui se trouvait tout de même réduite de plus d'un tiers de ses forces. Les autres avaient obtenu la permission exceptionnelle de quitter la place forte pour assister à ce qui allait être l'union de deux civilisations. En effet, au-dessus de leur tête, allait se dérouler la cérémonie religieuse qui devait prononcer le sacrement de mariage entre Herigancildar, Monarque de ce paradis terrestre, et la toute jeune princesse Elfe, Sinsea, fille cadette de la reine Ezaée.
Les dix-huit clés furent introduites dans leur serrure et tournées en même temps. Tous les Elfes avaient dégainés leur épée de leur fourreau et se trouvaient en position, prêt à dessiner une haie d'honneur à Taïmar ou à le neutraliser, le cas échéant.
Les soldats installés aux avant-postes brandissaient une épée à une seul tranchant, à la lame très légèrement recourbée, mesurant soixante-dix centimètres et sur laquelle des franges avaient été sculptées. Si la perforation était identique dans tous les cas de figure, les dégâts étaient eux épouvantables. L'extraction de la pointe endommageait irréversiblement les viscères, infligeant d'atroces souffrances à ceux qui subissaient l'attaque. Il existait là un paradoxe inquiétant qui contrastait avec l'esprit pacifique qui était censé animer les adeptes de ce nouveau monde. La poignée en bois, qui ressemblait plus à une manche, atteignait vingt centimètres et était tressée d'une corde. Les guerriers Elfes adoptèrent une position d'attente qui consistait à projeter la jambe gauche légèrement inclinée vers l'avant, celle de droite étant en appui derrière, également pliée, tandis que le bassin et le buste restés bien fixes et suppor-taient les épaules tirées vers l'arrière. Le bras droit était en extension avec la main qui tenait l'épée verticalement, le menton de chaque soldat venait reposer sur son épaule gauche, faisant en la circonstance office de mentonnière. Enfin, leur main gauche venait enserrer la main droite qui tenait elle fermement la poignée de l'arme. Derrière ces fantassins, en appui, une solide formation d'archers chargée de pulvériser une pluie de projectiles afin d'assurer leur protection, tout en créant un bouclier devant eux. Cette organisation pouvait à la fois faciliter une action de progression ou couvrir leurs arrières, en cas de retraite éventuelle. Des guetteurs étaient postés derrière les créneaux de la forteresse, se tenant prêt à faire feu de tout bois. La corde de leur arc était étirée à leur maximum. Deux autres s'étaient installés dans la poivrière située à l'angle nord-est du fortin. Chacun avait revêtu sa tenue de combat où prédominait un casque en métal d'aspect conique, garni d'oreillettes recourbées, remontant vers les pommettes et frangés sur les bordures de deux ailettes en métal sculptées. Cette coiffe était surmontée d'un faisceau de plumes de paon, allongées et seulement reliées entre elles à la base. Ces tiges étaient très souples et venaient glisser sur les parois des casques. Le reste de leur uniforme était de la même veine, majestueux. Ils arboraient une longue tunique de couleur argentée, recouverte d'une armure légère avec doubles épaulières. Par-dessus, venait se plaquer une cape. Les bottes en métal qu'ils portaient aux pieds complétaient cette panoplie, symbole du raffinement.
La porte pouvait enfin s'ouvrir. Les soldats étaient partagés entre deux sentiments ambivalents. l'angoisse qui les tenaillait et la curiosité qui les excitait. Ils allaient enfin découvrir le décor qui ornait cette partie du monde. Pas moins d’une quinzaine d’hommes s'affairèrent devant cette structure en acier. La première épreuve consista à ouvrir la serrure du haut. En l’absence d’échelle, les elfes exécutèrent un exercice d’équilibriste, basé sur le portage. Cinq guerriers se mirent en ligne tout en faisant face à la porte. Ils fléchirent légèrement les genoux pour supporter le poids de leurs compagnons appelés à former un toit. Quatre autres elfes grimpèrent sur les articulations des premiers qui représentaient l’ossature de cette charpente physique. Vint ensuite le tour de trois autres sur lesquels vinrent s’appuyer les deux derniers qui se chargèrent de tourner la clé. Six tours furent nécessaires pour dégager le pêne de son conduit. L’échafaudage pouvait s’écrouler. Le reste fut une partie de plaisir. Toutes les serrures furent libérées. La petite troupe s’activa autour de la porte. Après quelques balbutiements, les elfes comprirent que l’ouverture s’exerçait par une rotation interne et qu’il fallait donc tirer dessus. Un grincement aigu révéla que la rouille s’était emparée des fixations. Mais dans un effort commun, ils parvinrent à la faire glisser de la droite vers la gauche et la porte s’écarta doucement de son encadrement rocheux. Au fur et à mesure que l'ouverture se dessinait, une lueur rutilante vint s'insérer dans l'espace qui se créait. Déjà dans cet intervalle, on pouvait distinguer la silhouette d'un homme se tenant immobile et seul sur le seuil de la porte. Dans son dos apparaissait un décor de rêve en totale contradiction avec un monde censé refléter l'obscurité et la désolation. La rotation complète de la porte était maintenant réalisée. Un trou béant faisait face à Krijâai. Au milieu, se tenait un homme, le visage émacié et le regard grave. Sa tenue vestimentaire tombait en lambeaux. Ses mains étaient ensanglantées, résultat des coups ininterrompus administrés à la porte. Il ne portait aucune arme apparente. Seul détail insolite. Ses longs cheveux tiraient vers un blanc éthéré, reflet d'une éprouvante captivité.
Après avoir scruté l'horizon et s'être assuré que le danger était inexistant, Krijâai fit le premier pas ; il s'avança vers cet individu qui était visiblement mal en point et qui nécessitait des soins. Lorsque celui-ci eut franchi l'espace frontière, un épais brouillard vint s'abattre à la limite de ces deux territoires, recouvrant totalement la partie du monde située dans l'au-delà, et par conséquent les deux Elfes qui s'effacèrent comme par enchantement.
Un autre officier prit aussitôt le commandement.
- Maintenez vos positions, ordonna-t-il.
Et le nuage commença à se dissiper....
LES SENTINELLES DE LA DISCORDE - Jean-Vincent HARRAN