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Tevinc n’avait pas de préférence particulière sur le poste à occuper. Il proposa à son partenaire de laisser le sort en décider, en tirant à la courte paille. Il tira la bûchette la plus courte et fut contraint de prendre position derrière le mirador. A la nuit tombée, se produisit l’impensable : une incursion indienne en plein territoire Scinrar. Le guetteur perché sur le mirador fut atteint d’une flèche en pleine poitrine. Avant de basculer dans le vide, il eut la force de donner l’alerte. Grâce à lui, son camarade allait pouvoir sonner le ralliement des siens. La riposte devait être instantanée. Ce que nous apprit l’histoire, c’est que Tevinc abandonna son poste pour se divertir dans les bras d’une femme de son clan.
Deux milles guerriers Hurquois, dévalèrent comme un seul homme dans la vallée. Leur apparence physique était terrifiante, le crâne frangé d’une crête ou totalement rasé et le visage recouvert de profondes cicatrices. Leur tenue se résumait à un pagne court qui recouvrait le nombril et descendait jusqu’à mi-cuisse, à des jambières multicolores et aux pieds à des mocassins recouverts d’épines de porc-épic. Surpris dans leur sommeil, les Elfes furent décimés. Ni les femmes, ni les enfants ne trouvèrent grâce à leurs yeux. Ces sauvages prirent un malin plaisir à scalper tous leurs adversaires masculins, y compris les adolescents, en leur incisant le cuir chevelu. Taïmar et quelques valeureux guerriers tentèrent de résister, mais le surnombre de leurs opposants étouffa leurs velléités.
La colonne de secours formée par une alliance d’Elfes Valbor et Seldon découvrit les corps de ces malheureux jonchant par milliers le sol de ce qui fut naguère leur royaume. Ils bénéficièrent d’une sépulture digne de ce nom, à l’exception de Taïmar dont la dépouille ne fut jamais retrouvée. Tevinc lui s’était volatilisé dans la nature où il était appelé à errer éternellement avec le poids de l’infamie sur ses épaules. Afin de faire perdurer la mémoire des victimes de ce massacre et d’une nation Elfe toute entière à jamais disparue, Larbrackan fut rebaptisé le défilé des « Immortels » et les monts Itréas furent désignés la cordillère des Preux.
Mais là n’était pas vraiment le propos de ce récit et soyons certains qu’en dehors des Elfes ou de leurs inconditionnels admirateurs, cette histoire laisserait indifférent à la plupart d’entre vous. Reprenons donc l’actualité de cette intrigue qui tourne autour d’une porte sacrée et des gardiens chargés de la surveiller. Cette unité, qui rassemblait un millier de soldats, disposait de trois immenses clés permettant d'actionner son mécanisme d'ouverture. Elle mesurait huit mètres de hauteur sur deux fois moins de largeur. Le logement de la première serrure était situé à l’extrémité droite de la porte, au centre de celle-ci, la seconde était placée au milieu à ras le sol tandis que la troisième et dernière était située au centre de la partie supérieure à sept mètres cinquante du sol. Pour ouvrir cette dernière, la présence d’une échelle était indispensable.
En revanche, nul n’aurait pu déterminer l’épaisseur de la porte et la profondeur des fondations rocheuses alentour et pour cause, personne jusqu’à présent ne s’était aventurée de l’autre côté de la frontière. Ce panneau en acier qui interdisait l’accès s’imbriquait parfaitement dans la roche qui encadrait l'ensemble sans laisser le moindre interstice. Cette masse rocailleuse était tout autant indestructible que la porte qu'elle enveloppait. Devant elle, un espace en vase clos qui s'étalait sur plusieurs hectares et sur lequel s'élevait une cité aux allures de véritable camp retranché. Les fondations de cette cité forteresse venaient s'enrouler littéralement autour d'un vaste édifice où le plus haut dignitaire de cette enceinte avait pris ses quartiers.
Cette citadelle était ceinte par des murs s'élevant à six mètres de hauteur sur lesquels étaient nichés des archers aux aguets. L'accès était limité par une simple porte en bois, en forme d'arc, fixée à des panneaux de même structure. Si elle était dépourvue de meurtrière, la muraille d'enceinte formée de roche cristalline était cependant dotée de poivrières relevées d'un toit en forme de coupole et d'un chemin de ronde où des gardes effectuaient des patrouilles incessantes. Il va s'en dire que tout ce déploiement de forces paraissait bien excessif au regard de la sécurité qui régnait dans les murs de cette garnison.
La porte de ce bastion s'ouvrait sur une large avenue bordée de part et d'autre par des bâtisses abritant des demeures. Leurs façades offraient un spectacle bien différent de ce que l'on était en droit d'attendre de la part de guerriers aguerris. Des balcons et des balustrades ornaient les fenêtres de ces édifices. Leur porte d'entrée était tout à fait ordinaire, composée de panneaux de particules en bois de hêtre. Elle n'offrait aucune résistance, mais était très visuelle de par leur aspect blanchâtre. Chaque résidence pouvait héberger jusqu'à vingt personnes. Intérieurement, ces demeures affichaient une décoration simple, mais très agréable. L'ossature était en bois avec des murs de madriers massifs empilés. Les toits étaient fabriqués à partir de bois de châtaignier fendu. L'avantage étant qu'ils ne nécessitaient aucun entretien. Des poutres travaillées soutenaient la charpente. Les pièces étaient carrées, recouvertes au sol de dallage formé de pierres inégalées. Même les latrines qui constituaient leur lieu d'aisance, et que l'on éludait volontairement d'évoquer au risque de choquer les puristes qui sommeillaient en chacun d'entre nous, étaient en quelque sorte la vitrine de leur habitacle, reflet d'un savant dosage de sobriété et d'humilité. Elles dégageaient un parfum, résultant du doux mélange de l'infusion de pin avec l'écorce d'orange. Dans cette pièce, frappée d'ingratitude, se dressait un banc en bois avec une échancrure dans la partie verticale du siège. Les déchets s'écoulaient dans une fosse qu'il fallait vidanger régulièrement. Une cuisine et un vestibule venaient compléter cet ensemble chaleureux.
Il ne fallait pas oublier, au risque de commettre un blasphème, leur centre de religion. Les Elfes étaient des fervents admirateurs du culte chrétien. La seule différence qui les distinguait des autres communautés était qu'ils n'avaient nul besoin d'un prédicateur. Ils se recueillaient en silence.
Les épouses Elfes n'étaient pas admises dans ce complexe. Elles attendaient patiemment leur compagnon en surface qui bénéficiait de temps à autres d'une permission pour aller rejoindre leur dulcinée.
Un seul axe existait dans la cité qui formait l'artère principale. Large de plusieurs mètres, cette voie était recouverte d'un revêtement en pierres taillées. Elle s'enfonçait dans l'enceinte sur plus de cinq cent cents mètres, sous forme de corridors linéaires avec des courbes en épingle à cheveux, débouchant sur une place sur laquelle était édifiée la résidence du commandant. Celle-ci était appelée symboliquement « Palais », tant elle était fastueuse. Cette demeure n'était pas calquée sur le modèle de celles abritant le simple corps de troupe.
LES SENTINELLES DE LA DISCORDE - Jean-Vincent HARRAN