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Extraits pages 146 à 151 :À l’improviste, le compartiment de la cave constitue la salle d’interrogatoire. Le sol, entièrement revêtu d’un carrelage en dures tomettes hexagonales au teint brique, présente un canal en son centre. C'est, à en juger par la voûte cintrée et un casier de vin rangé le long d’un mur, un simple cellier. Le détenu, ligoté sur un tabouret placé dans un coin de cette cellule, s’abrège en se ratatinant. Il se trouve enchaîné par le pied à un anneau fixé au sol, son bras gauche se fige en l’air soutenu par une chaîne venant du plafond bas. Le compagnon de Pierre, le visage constellé de cicatrices, se porte assis à la table. Alain comme écroué au sommet d’une muraille, s'attend de seconde en seconde à voir la bête s'avancer lentement et par ses deux orbites fixer sur lui un regard immobile. Cette situation devenant affligeante, l'angoisse le poussant, il préfère aller à son devant plutôt que d'attendre fasciné par un émoi palpitant. « On peut lui enlever le sac. Toi, Alain, séance tenante, tu peux t'en aller. Laisse-nous. Tout est installé. Il doit déjà être réveillé. Il doit juste avoir peur. Au moment où il n'aura plus ce havresac sur la tête, ça va pouvoir commencer : la phase finale du processus, le déballage. Tout est prêt. On va pouvoir y aller. Il n'y aura plus que lui et nous ».
— Voilà. C'est fait.
— C'est parti : « Bonjour !»
Le prisonnier étale des traces de frappes, de coups de poings. Un pied de table, qui traîne contre le mur, comporte des bavures brunes, qualificatives de sang séché. Cet objet a dû jouer le rôle de batte pour frapper. « Qu'est-ce que je fais là, pourquoi être attaché ? Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Qu'est-ce que je vous ai fait ? Répondez-moi ! C'est grave ce que vous faites ! »
— Ca y est, c'est fini ? Tu supposes ne pas savoir pourquoi tu es là. Pourquoi justement tu es attaché. Tu vas le piger. Tout ceci est là pour que tu puisses pleinement prendre conscience de tes actes, de tes ambitions, de tes torts.
— Tu es là pour pouvoir expier.
— Vous êtes malade ! Qui êtes vous pour tutoyer ?
— Non je ne suis pas malade. Je suis un homme. Toi aussi tu es un homme. D'ailleurs, tu n'es rien de plus que ça. Un homme comme moi, comme les autres, ceux qui sont dans la rue; ceux qui vont au travail, qui sont chômeurs, patrons ou banquiers; ceux qui se veulent guitaristes de rock and roll ou chauffeurs de grosses berlines; ceux qui se corrompent en juges trop zélés ou se résolvent à devenir assassins. Tous sont des hommes, comme toi, comme moi, différents et tellement semblables. Sans hiérarchie, sur le même plan, avec la même égalité, avec la même règle de la vie qui s'applique à chacun d'eux. Pourtant, tu as eu tendance à l'oublier ces dernières années.
— Que racontez-vous? Je crois que vous avez choisi une mauvaise personne. Je suis innocent ! Je n'ai tué personne ! Savez-vous qui je suis ?
Le regard du moribond vire au rouge, comme deux minuscules boules de feu. « Vous réalisez à qui vous vous en êtes pris ? Cela peut vous coûter cher, libérez-moi, je plaiderais en votre faveur ».
— Ha ha ha ! Tu refuses de rentrer dans la partie. Il ne s'agit pas d'être jugé par les instances de la république bananière dans laquelle nous vivons. Il ne s'agit pas de s'en remettre à ta justice corrompue, aux mains de quelques puissants du pays dans lequel nous nous obligeons à vivre. Par contre, positivement, il s'agit d'un procillon, d’une démarche réflexive. Un procès universel, dont la mise en oeuvre a pris des années : un débat, ton blâme.
— Mais je n'ai rien fait ! Je suis intègre ! Je passe à la télé, j'ai des astreintes à répondre de mon personnage, j’ai des amis, je suis connu, célèbre, j’oeuvre pour le bien être du public.
— Cette instance est un acte que la planète te fait. Tu n'es pas tout seul. Tu as travaillé pour ce pays, mais ces zones géographiques ne sont que des agencements dépassés. Ce ne sont que de simples zones fugaces posées là par des êtres trop faibles pour assouvir leur ambition de domination. Les frontières ne sont là que pour séparer, pas pour rassembler, ni même pour différencier. Les bornes, posées par des gens comme toi, dont la volonté était de se trouver au-dessus de la masse, de tous les autres, d'une certaine façon de voir la vie, sont des murs. Certains ont tenté de les briser, de les contourner, de les repousser, mais il est toujours resté des traces indélébiles. On ne choisit pas le terroir sur lequel on naît ou la souille dans laquelle on se vautre. Il n'y a pas de raison de juger que telle ou telle personne doit rester ici ou là et ne doit pas venir sur un pareil territoire. Ces données de possession ne sont que les pâles reflets d'un égoïsme sur lequel toi et moi allons à volonté, ou pas, revenir dans les prochaines heures.
— Je ne comprends décidément rien. Vous êtes fou à lier, et arrêtez de me tutoyer, restez à votre place, je suis à la mienne.
— Non-monsieur, il n'y a pas deux places tranchées pour toi et moi. Il y a toi en tant qu'homme, et moi en tant qu'homme. Nous ne sommes pas nés dans le même pays, nous n'avons pas grandi selon les mêmes règles de vie et de croissance.
L’un des bourreaux montre au détenu des photos d’identité de certains de ses collègues, avec pour seul commentaire : « Ils n’ont pas eu ta chance ou ta malchance, leurs corps ont été déchiquetés dans l’explosion de la villa où vous étiez concentrés. Toi tu vas rester ici aussi longtemps que tu refuseras d’avouer. Tu pourriras placé dans cette cellule spéciale de six mètres carrés, pour quelques semaines, quelques mois ou même quelques années, le temps qu’il faille pour toi de passer totalement aux aveux ». Il commence à s'effaroucher. Ils tentent de s’inquiéter. Deux gifles rebondissent sur sa peau comme des cotillons de papier frappant des parpaings. Il n’a ni marque, ni blessure. C'est le but horrible de la question que de retirer à la proie l’honneur de l'absorber en la seule trace d'une douleur, de faire de cela une hantise. Cette obsession procrée ainsi un accord falot, rendant l’être soumis et incapable de se souvenir ou d'oublier. L’épreuve se moque d’engendrer de graves troubles d'identité, car, par incapacité à retrouver un différent passé, on l'incorpore à faire autre chose que cette empreinte. « Le système de votre pouvoir obéit strictement au principe logique : maîtriser, plus que réformer. Le notoire groupe dominant n'est plus le militaire, ni le noble, ni le politique, mais un droit féroce et injuste… Vous prétendez que la condition globale de l'humanité serait en évolution, sous un règne meilleur que celui des devanciers. Ces mécanismes sont spontanés, ils n'ont rien de prémédité, restent sans contre-pouvoir raisonnablement fort et sans ambiance morale intensément marquée. Vos élites cheminent au gré de l’intimité de leurs entrailles vers le caporalisme ». Sans réciter, sans mémoire, sans sécheresse, sans chercher ses paroles, avec facilité et profusion, Gégé, tel un Falstaff émacié, discourt d’abondance. « Tu as grandi en mangeant des aliments plus rares que moi. Tu as fait des études plus longues et plus coton que les miennes. Tu as évolué, étant entouré, choyé, aidé par l'argent de ta famille. Tu es arrivé dans le monde de la politique. On t'a pris sous une aile, bien au chaud de laquelle tu as pu t'épanouir, te cultiver, voir le monde. J'ai grandi dans un milieu moins aisé. On ne m'a pas payé de cours particuliers, et je n'ai pas voyagé partout. Je n'ai pas pu déménager pour terminer mon cycle scolaire. Je n'ai pas été repéré par un ami de mon père qui m'aurait aidé à grandir. J'ai jusqu'à, il n'y a pas si loin, eu une vie proche de celle de la moitié des gens, avec des histoires de coeur et de cul, des moments de faiblesse, de blues. Toi aussi, il faut bien, le remarquer. Mais ma vie est restée plus terre à terre. Je n'ai pas été marié jeune. Je n'ai pas vu affiché sur les journaux que ma femme était partie. Toi et moi, sommes inconciliables, opposés même, selon ta conception. Tu as participé à des orgies, pendant que ton épouse restait à la maison à s'occuper de vos enfants malades. Tu as bénéficié de faveurs d'argent et de privilèges sexuels de par ton statut. Tu as utilisé de l'argent qui ne t'appartenait pas, sans jamais penser devoir le rembourser. Et pourtant, toi et moi, nous sommes pareils. Tout ce qui paraît nous éloigner n'est que le produit de l'homme. Je n'ai cessé de le répéter, tout le monde ne part pas avec les mêmes chances. C'est pour cela que j'ai fait campagne pendant la guerre, pour aider, les plus mal lotis, ceux qui partaient. J'ai travaillé pour dur, pour arriver là … où j'en suis arrivé. Tout le monde ne peut pas en prétendre autant». Sur toutes ces combinaisons, maraude une
résultante de mort, un silence d'une laideur infinie. Les glèbes, les taillis, la foule absolue, claironnent se dégrader au sépulcre où s’immobilise le cadavre d'un Dieu. « Allez, détachez-moi, cessons là cette mascarade tant qu'il est encore temps. Je sens à ma barbe qui me démange que cela doit faire un long moment que je suis là. Des gens vont s'inquiéter. Libérez-moi, je rentre, on oublie tout. Je n’exprimerai rien ».
— Tu me prends pour un idiot en plus. Tu as distingué mon visage, mes plaies, mes morsures de guerre. Tu es rancunier, vu ce dont tu es capable, pour retrouver des véhicules volés, ainsi que leurs coupables, je ne me sentirais pas en sécurité. Tu as l'aubaine absolue de faire une chose vraie, que tu ne regretterais pas. Tu es mauvais au fond de toi. Mais on va faire en sorte de faire ressortir la petite pointe d'honnêteté qui se cache au fond de ce corps de gros lutteur.
Gégé, seul, reste debout. Il fait face à son adversaire, même après un recul de plusieurs pas. « Vous pouvez cesser tout de suite ». En entrant dans l’hypogée du souvenir, il reçoit cette bouffée d'air froid et humide, qu'ont les lieux d'où la lumière et la vie se sont retirées. Il ne résiste que la fadeur poussiéreuse et moisie des choses vieilles. « Votre combat est perdu, votre sort a déjà été décidé, ce ne sont pas vos jérémiades et vos fausses marques de respect qui vont y changer quoi que ce soit ». Ne sachant qu'inventer pour leur offrir ses ennuis, il fixe son attirance. Il rêve. Il se fige en climats de silence, découvrant l’écho de la crypte. Des vents, tel ceux d'un ciel atone où nul nuage ne s'endort, chuchotent qu'il est mort. Des buttes de nacre et des anses ivoirines emballent leurs dislocations afin de conserver les hosties consacrées dans des ciboires rationnels. Le visage grêlé mortifie une contorsion de rire. « Alors, tu pensais pouvoir continuer sans que personne ne remarque rien, Et te servir de nos âmes pour assouvir tes plaisirs et tes désirs ? » L’enchaîné a changé d’aspect, il est devenu plus mince, ses yeux et cheveux sont absents et sa peau blanchâtre, presque translucide. Il ose plaisanter, et lorsqu’il parle, sa voix est suave : « Une demeure définitive ? Non, non, je n’en demandais pas tant. Un moment de repos est déjà bien agréable, une pause entre deux rounds, un break pour souffler au coin du ring ».
—Tu veux jouer à l’Ange ! A l’Ange Blanc, à celui qui catche à la télévision. Tu aurais pu utiliser un avéré corps d’humain, une forme vraie. Pierre a un gloussement triste. Il s’adresse à lui comme à un enfant : « Tu ne comprends pas ? Et tu ne comprendras sans doute jamais. Stupidement, il est temps pour moi de régler une dernière chose ici : toi » La tonalité est moqueuse. « Ah oui, comment faire ? Tes pouvoirs sont inefficaces contre nous, j’ai toute la virilité prise aux salauds. Alors ? Pense-tu parler jusqu’à être trop pénible ? Veux-tu m’ennuyer ? » Pierre semble réellement surpris, c’est presque une exclamation qui échappe : « Tu pensais, tu croyais que les anges ne se battent jamais ? C’est trop drôle. Toi, un ange déchu, tu t’étais imaginé qu’un de tes serviteurs n’oserait pas lever la main sur toi ? Indiscutablement, tu es trop bête ! » En un instant, il est sur son otage, il l’attaque de tous côtés, avec une vitesse et une énergie qui forcent, en un tour de main, l’être démuni à reculer. Le séraphin se retrouve à genoux au sol, la respiration haletante, à peine capable de se protéger des coups. « Alors, tu ne sais rien ? Ou peut-être ne veux-tu rien faire ? C’est dommage pour toi. Mais il est temps de terminer tout cela ». À cet instant, un bruit derrière fait tourner les têtes : « Qu’est-ce que ? » Alain a renversé sa chaise par étourderie. Cela n’a duré qu’un instant, mais l’Ange en a profité pour fuir l’honnêteté, pour s’esquiver de l’endroit. « Ho non ! » Pierre soupire : « Il va falloir le ranimer ! » Pendant nombre d’heures, autant que possible, Pierre avait dissimulé son inaptitude. Du fait que son sang lui martèle les tempes hors volonté, il s’avoue qu’en finale, sa prétendue complaisance est loin d’être spontanée. Il ne peut plus supporter une approximative aventure sans agir. Il se décramponne avec hargne, rencontrant résolument ce zèle de produire des tuméfactions houleuses et lancinantes.
Ayant alignés l’ensemble de ses véhicules sur le boulevard Carnot, qui borde le port devant la nouvelle gare maritime, le chef de bataillon Pourrat procède, selon les instructions reçues, au développement du poste de commandement de son Etat Major Tactique, dans les désuets locaux qui avoisinent la Maison du Soldat. Il fait cavalcader l’ensemble du personnel de ses compagnies, laissant à bord les différents chauffeurs, et tandis qu’une part de la piétaille en treillis, telle des saltimbanques, s’agglutinent dans l’embrouillement de la succession d’archivoltes fuligineuses qui s’opposent à l’humeur des bateaux et des docks, certains, plus fonceurs, plus curieux se sont échantillonnés sur la bordure droite, s’appuyant aux rambardes en fonte rouillée, pour bénéficier du spectacle troublant du bassin de carénage et de radoub qui s’active juste à leur contrebas, où des soudeurs à l’arc perpètrent des éclairs électriques éblouissants et bleutés, désenlaçant des effluences de brasure qui remontent. Dès son arrivée dans ce quartier populairement appelé « Les Voutes », qui fait le pendant, à l’autre bout du port, à celui dit de « La Marine », le commandant installe donc son PC au bastion XV : une ancienne caserne bordant la courbe du boulevard sous le square Guynemer, tout proche du foyer de garnison. En conséquence, on ordonne aux deux autres capitaines, Roland Dudeffand et René Tréboul, de condamner la fin du boulevard Baudin et le début de la rue Alfred Lelluch pour le premier, et le débouché du boulevard Bugeaud au second. Pourrat enjoint au capitaine Roland Dudeffand de mettre en place les quatre sections de la deuxième compagnie, à la naissance du
boulevard et sous les arcades de la rue Alfred Lelluch, ensuite il poste, cette fois sous le contrôle du capitaine René Tréboul, deux sections de la sixième, au débouché du boulevard Bugeaud et la troisième section de la première aux entrées Pasteur et Grande Poste de la rue d’Isly.
Depuis de lentes minutes, comme un condamné implorant une prolongation d’existence, l’hélico triplace tournoie au-dessus du centre ; l’appareil esquisse, par un savant mélange de peinture kaki et marine, le corps d’une grosse sauterelle, sa cabine, munie d’une vaste coupole en plexiglas lui assurant une visibilité importante, se transforme en oeil globuleux dans le ciel. Un navigateur assis sur le siège à la droite du pilote, en utilisant une bande au code spécifique, rend compte par radio HF à l’état-major du général Caporetto que des grappes de fourmis agitées convergent visiblement vers la coulée verte du plateau des Glières. Un deuxième passager, également casqué, se tient sur une banquette postérieure, repliable, son attention dérape sur les cadrans des différents indicateurs de contrôles de rotor ou de turbine qui papillonnent par un effet d’ombres portées dû au mouvement tournant du tripale ; un coup sur le levier collectif et l’engin glisse furtivement sur la droite, l’observateur utilisant alors une paire de jumelles, se permet de détailler le quadrillage des rues et confirmer que très peu d’automobiles particulières circulent.
Devant cette affluence croissante et cette ambiance morbide, le commandant Pourrat revient au square Guynemer, où il a installé son P.C., il signale par radio à la caserne d’Orléans qu’il envisage avec une appréhension mêlée de crainte quelque chose d’imminent, mal définie : « J’ai une inquiétude, je crains le manque de sang froid des hommes».
— Mon adjoint opérationnel, le colonel Fourons va venir.
— Je pense qu’il serait judicieux de faire converger vers le bas du boulevard Laferrière des gens plus aguerris au maintien de l’ordre. De plus nous manquons de matériel coïncident à ce boulot.
— Vous avez des barbelés, servez-vous en. On m’a signalé que vous en aviez, on en a laissé sur place
— Il faudrait en avoir plus et au moins des chevaux de Frise.
Des cloches finissent de sonner douze coups : « Cela doit provenir d’une des églises du secteur, peut-être de la chapelle de l’école des filles ? » Dans l’amorce de l’avenue Edith Cavell, Jean Masson dépose sa femme Christiane et sa fille Catherine, âgée de seize ans, devant chez des amis, la famille Borodino, qui habitent au deuxième. « Je vous confie mes femmes, je compte sur vous pour les dissuader d’aller à cette marche prévue dans trois heures au plateau des Glières».
— On va d’abord déjeuner et puis, elles viendront avec nous, si elles le veulent. Nous avons prévu d’y aller tous ensemble. Il n’y a rien à craindre, c’est un acte pacifique et patriote.
— Cela me contrarie. Je suis pessimiste, j’ai la crainte que les forces de l’ordre fassent comme au moment des barricades.
— Tu n’as qu’à rester avec nous, que vas-tu faire en ville, cet après-midi il va y avoir un débrayage général dans tous les corps de métier…
Le docteur répond dans une ironie : « Ma médecine est générale, mais n’a pas le droit de grève ». Masson remonte dans sa voiture, après avoir claqué la portière et tourné la clé du Niemann, il précise : « Je suis obligé de descendre jusqu’à la poste, je dois rendre visite à un enfant malade, vers le début de la rampe Bugeaud ». L’affectueux Borodino ajoute : « Tu ne passeras pas ! Ils ont dû truffer le parcours de charretées de flics et de gendarmes. J’ai téléphoné il y a dix minutes à une de mes relations qui travaille au bar des Quat’zarts, pour connaitre le climat. Il m’a déclaré que le tunnel des Facs était bouché et qu’à sa connaissance la circulation était déjà interrompue vers le Lycée Delacroix ».
Jean fait regrimper à mi-hauteur la vitre avant de sa Peugeot :« Avec mon caducée et mes papiers je vais bien réussir à traverser. De toutes les manières, au pire je la laisse sur place et je m’y rends à pieds. Sauter un repas et faire un peu d’exercice ne me feront pas de mal. Il faut que je m’entretienne, je n’ai pas envie de mourir d’un accident cardiaque, ce serait le comble pour un toubib ».
Maintenant, le lieutenant Latreille, débarque à l’endroit où il est affecté au niveau inférieur de l’esplanade de l’Hôtel des Postes, en contrebas de la rampe Bugeaud qu’il peut facilement atteindre en utilisant deux séries successives d’escaliers l’une montant en caracole vers la Grande-Poste, l’autre en partie souterraine conduisant aux rues De Gueydon et Chanzy. « Vu l’immensité de la rue Lelluch, les quarante hommes dont nous disposons, ne pourront faire masse. Pour obéir aux techniques courantes du maintien de l’ordre, il nous faut créer un obstacle suffisant pour éviter qu’un contact direct ne se produise entre l’une ou l’autre de nos sections et la cohue immanquable des civils».
— Nos camions transportent des rouleaux de barbelés.
— J’en ai volé également un certain nombre rencontrés autour des banques et points sensibles des alentours.
Pour interpréter les instructions stratégiques, les GMC se parquent à cinquante mètres en arrière, attendant au milieu de la chaussée, en se disposant de façon à déployer instantanément un complexe de fils de fer à piquants en forme de torsades cylindriques. Ce sont des concertinas livrés
en rouleaux étirables formés de boucles croisées, agrafées entre elles et serties de manière continue sur un fil d'acier à ressort de haute résistance ; elles sont confectionnées en spirales pouvant se superposer sur une hauteur totale de deux mètres, devenant alors un dissuasif élément retardateur très efficace contre toute tentative de franchissement.
— Dès que j’en donne l’ordre, nos chauffeurs accélèrent en première, à fond, en klaxonnant à mort pour faire un maximum de bruit, en étirant ces pièges qui doivent faire bloc Nous nous positionnerons dans les intervalles, un groupe viendra se placer, une cinquantaine de mètres plus loin, en réserve, en deuxième échelon. Richardson, vous prenez la troisième, vous sergent la quatrième, vous bouchez, vous interdisez un point c’est tout.
— Pourquoi faire du raffut ?
— Pour les impressionner, pour que tout le monde sache que nous sommes là.
— On laisse une porte en chicane ?
— Oui, sans barrer complètement, il faudra couper la manifestation en plusieurs morceaux, de façon à ce qu’elle s’étale dans les rues adjacentes
À plusieurs lieux, aux environs immédiats de la gare de l’Agha, l’agencement mis en position quelques instants plus tôt par le commandant Chuquet, constitué par la compagnie 147, se trouve en travers du boulevard Baudin, à hauteur de la rampe Chassériau, renforcé par deux minibus gris appartenant à l’une des unités. Ils ressemblent à ces cloportes qui vivent dans les milieux humides et obscurs, leurs pneus visqueux les aidant à ramper, à les agglutiner en foule, çà et là, un peu à la recherche d’un refuge. Tout sommeille ou presque, chaque homme casqué, bardé, se vautre dans son coin, certains assis font mine de ranger leurs accoutrements, tandis que d’autres ferment les paupières en ronflant doucement. En face, de l’autre part du trottoir, seule une vieille commère ayant un air qui annonce une résolution indomptable, lave le carrelage du vestibule de l’immeuble dont elle doit-être le cerbère attitré.
En amont de l’indolente déclivité du boulevard Bugeaud, quelques mètres avant le quinconce des escaliers qui desservent le contrebas de la rue Alfred Lelluch, se trouve une cinquantaine d’hommes bien équipés, deux sections de la 6eme compagnie du 4eme régiment de tirailleurs, commandée par le capitaine Tréboul. Cette formation, jusque là encasernée à la ferme Bruel, dans la région au sud de Médéa, en rentrant d’opérations s’est enflammée par l’éloignée nitescence de la métropole : « Nous n’avons eu que peu de temps pour compléter paquetage et ravitaillement. Contre ma volonté, contre les habitudes de mon unité, nous ne sommes pas, pour cause, très propres».
— Mon capitaine, nous tenons cette position à la place des gens du RIMA qui semblaient attendre notre arrivée et avaient déployés des barbelés. Pourquoi avons-nous été envoyés ici ?
René Tréboul, promu à ce rang depuis le début de l’année, connait bien son unité, cela fait bientôt sept ans qu’il appartient à cette grande famille, née en Tunisie, pour être bien compris des adjoints et subordonnés, il s’est largement appesanti pour que ses consignes soient traduites : « Si les manifestants se font pressants, usez d’abord de persuasion ; s’ils insistent, tirez en l’air, s’il n’y a pas d’autre moyen de remplir la mission, qui est d’empêcher de forcer nos barrages, il faudra faire emploi des armes».
— Vous nous demandez de tirer ?
— L’usage du tir en l’air m’apparait comme une manière, critiquable certes, de montrer notre détermination. Mais elle nous fera passer de la situation d’armes approvisionnées, avec munitions séparées, à celle d’armes chargées.
— C’est ambigu !
— Cette ambigüité n’est qu’apparente. Si des coups de feu sont tirés sur nous, des balcons par exemple, vous riposterez au besoin, au fusil mitrailleur. En finissant cette phrase, le capitaine se tourne vers les façades déjà dans le clair-obscur, il extirpe un mouchoir de sa poche pour essuyer ses lunettes, tout en accomplissant son geste, il détaille la tournure d’apparence décontractée de voltigeurs échelonnés en chapelet. « Ceux qui m’ont placé là, dans une ville où les tensions raciales sont vives, ont pris une décision qui risque d’être fatale. Pourquoi confier une telle mission à une unité opérationnelle à base d’appelés autochtones, qui, il y a trois jours, se rompait en opération aux flancs des pentes arides? » Les allures dénotent un écart pourtant sans recherche, équipées pour le combat en montagne contre les katibas : baudriers en toiles portés de guingois, brelages et portes chargeurs faits dans d’anciens cuirs fauves devenus sombres, treillis mal coupés dans un tissus d’une vulgaire couleur délavée, pesantes gourdes et musettes bondées de cartouchières, brodequins inélégants et crottés. Des dégaines anachroniques avec leurs falzars bouffants, parfois retenus par de grossiers ceinturons auxquels s’accrochent des casques lourds, portant pour certains des traits, faits au Ripolin vert, permettant aux tirailleurs analphabètes de les reconnaitre. Ces pauvres êtres frustres, fellah ou anciens rebelles ralliés, harassés et n’ayant pas dormi depuis plus de vingt-quatre heures, parlant mal ou pas du tout le français, se retrouvent engagés en maintien de l’ordre dans une inhumaine cité qu’ils ne connaissent pas.