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Extrait de "Folle Alliée" par Emma Psyché - disponible uniquement sur commande mail - emmapsyche@gmail.com

Folle Alliée

Rio souffle la bougie et guide Emile sur le lit : ce dernier s'allonge lentement sur  le dos et s'offre complètement à son amant chaud et sensuel qu’il appelle de son regard enfiévré. Tendrement, il l'embrasse, le caresse et l'étreint de toute sa grâce. Le jeune homme ne sait plus où il est ni qui il est  ; la seule chose dont il se souvient, c'est qu'il est amoureux, amoureux fou d'un ange ! Ses mains semblent être partout, le toucher et le frôler à chaque moment sur chaque partie de son corps, c'est incroyable ! Les sensations s'accumulent quand une main chaude lui retire ses vêtements un à un, lentement et tendrement. Jamais il n'avait ressenti un tel émoi !
Rio se déshabille aussi sous les doigts experts de son amant : très vite, il se retrouve totalement nu car Emile ne peut s'empêcher de lui retirer tout ce qu'il porte pour ne plus avoir que son corps brut, tel qu'il est naturellement, l'essence même du plaisir. Les torses se collent et la sueur perle sur les fronts : le souffle rapide, ils s'embrassent à pleine bouche en laissant leurs mains se promener et découvrir ces contrées rares et précieuses. La peau se meut en douceur, les muscles se tendent sous la caresse pour laisser sentir l'incroyable finesse du grain, l'étonnante douceur et la sensualité de la peau… La peau. Sa peau. Sa peau ! Le désir monte et se fait de plus en plus violent, il bat à leurs oreilles et se montre audacieux : il les dérange en pleine fusion, il les rend plus violents et plus féroces.
Les tempes battent et le sang palpite mais rien n'y fait, ils ne se sépareront pas, non, pas maintenant, ce serait trop bête. Ils laissent monter le désir et l'envie tandis que leurs bouches s'ac-tivent dans un mouvement perpétuel. Les corps joints, les bouches liées, les cheveux mêlés, les bras et les jambes enchevêtrés, ils ne sont plus qu'un seul et même corps, un seul et même être totalement indivisible. Rien ne pourra jamais les séparer désormais et quoi qu'il arrive, le souvenir de cette nuit d'amour si intense restera à jamais comme l'achèvement et le summum du plaisir qu'il soit masculin ou féminin. Jamais quelqu'un n'a aimé comme ça, jamais.
Les corps ondulent et se détachent pour mieux se retrouver quelques instants plus tard sous une autre forme : les mains se promènent désormais sur les fesses rebondies de Rio, placé au dessus de son partenaire. Chacun s'active à donner à l'autre le plus de sensations par tous les moyens : les bouches jouent d'un nouvel instrument, les mains caressent et palpent tout ce qui passe sous leurs doigts… Rien ne peut résister au nouvel élan d'amour qui se fond en eux. Le bonheur n'a pas le même goût, c'est sûr ! Il ne peut être que plus fade ! Chacun en son temps récolte ce qu'il est venu prendre et trouve sa source en l'autre. Comblés, ils ont échangé leur vitalité comme les enfants font un pacte en mélangeant leur sang… Juste quelques gouttes, rien de plus et tout est dit. Maintenant et pour toujours, Rio est en Emile et Emile est en Rio.
Epuisé de tant de sensations, ils se retrouvent dans les bras l'un de l'autre : le jeune homme caresse tendrement les cheveux bruns qui roulent en mèches épaisses sous ses doigts. Ils respirent un peu plus l'odeur de l'autre et tout converge vers la même chose : les sensations remontent, le battement profond et lent se fait plus sûr et plus violent, il cogne à leurs tempes…
Malgré la fatigue, ils se caressent avec chaleur et émotion. Tout d'abord, c'est lent et tendre ; au fur et à mesure, les gestes sont plus forts, plus marqués et plus violents. L'ardeur se tend et relie les deux êtres amoureux. Rio, d'un doigt habile, prépare le chemin du plaisir : avec émotion il s'empare du corps d'Emile qui se cabre sous le coup porté. Comme c'est bon ! Il est là, tout au fond de lui, au creux de lui… En lui, enfin ! L'ange entre en lui encore un peu, plus doucement, plus tendrement. Il se montre de plus en plus ardent et habile : des vagues de bonheur sub-mergent Emile qui sent se répartir en lui le désir et l'abandon. Il partage sans un mot ses sensations avec son amant dont les mains s'égarent partout, sans l'intimider. Il ne voit plus rien, il ne sent rien d'autre que l'amour d'un ange pour lui, au fond de lui, qui le transperce de part en part comme une révélation divine. Oh, Gabriel ! Si c'est ainsi que tu es apparu à la Vierge Marie elle a dû très vite avoir la foi !
Un frisson se répand sur le corps entier de Rio : il donne encore quelques élans mais c'est fait et de toute façon, Emile a répandu son amour sur les draps froissés. Encore une fois, de tous les côtés, Rio est en lui, pour toujours.
La nuit les recouvre de son voile lunaire et les amants s'assoupissent encore un peu pour reprendre des forces. La soirée a été longue et le sommeil peu présent : il leur sera difficile de tenir le choc demain, ce grand jour, le premier qui verra le soleil baptiser leur amour. Mais ils ne peuvent rester longtemps endormis l'un près de l'autre sans que le désir ne soit plus fort que tout et ne les réveille : la lune est encore le témoin de leur amour et une nouvelle fusion s'opère devant ses yeux arrondis. L'amour les ensorcelle et les fait tourner sans cesse comme des pantins : leurs mains sont partout, leurs corps s'agitent dans tous les sens et la chaleur fait pleurer quelques gouttes de sueur sur l'oreiller. Emile prend en main son amant et le place près de lui, tout contre lui. Tenant son visage et l'empor-tant vers le haut, il lui dévoile tout l’amour qu'il lui offre. Posé dans la paume de Rio, l'énorme émotion du jeune homme brun se fait plus violente, plus puissante et plus ferme encore. Le désir pousse cette même main à guider l'élément de l'amour dans un lieu qui le préservera des agres-sions extérieures : jamais, personne ne te trouvera là  ! Il est en moi, caché pour toujours en moi, dans mon sein. Je l'aime, je l'aime ! crie intérieure-ment Rio en recevant l'hommage de son amant. Le mouvement universel et intemporel se fait lent, puis de plus en plus rapide, pour finir par de gra-cieux coups donnés avec amour et respect. Jamais on ne l'avait aimé avec tant de force et de désir ! La violence de l'hommage fait trembler toute la pièce qui bascule dans un monde parallèle où plus rien n'a de valeur si ce n'est l'acte, le don de soi et l'offrande qui monte et perle sur la pointe acérée du communiant. Grâce soit rendue à Dieu d'avoir créé des anges parfaits comme celui qu'il tient contre lui, qu'il remplit d'amour et de joie. Il semble que cela n'en finisse plus et la montée vers le ciel s'amorce avec délice : encore, attends encore, je ne veux pas venir, je sens qu'il y a encore des choses qui m'attendent et je veux les connaître au moins une fois, les sentir, les voir, les entendre...
Les cloches sonnent dans toute la pièce, elles volent à tout va, elles inondent de leur tin-tement et suivent les râles de bonheur des deux amants à jamais unis par les liens sacrés de la nature. Leurs cœurs ralentissent et tentent de re-trouver un certain équilibre, leurs oreilles gémissent et sifflent encore quelques instants avant de céder la place au silence éternel, le seul repos dont peut rêver un homme.
La lune rougit de leur amour et se voile d'un nuage délicat et pudique. Elle les envie de pouvoir goûter à de tels délices… Elle envie leur vision du paradis, elle qui ne saura jamais, per-chée dans le ciel, perdue pour tout le monde.
Le sommeil se jette affamé sur les corps étendus et moites, il les couvre de son souffle chaud et détend la peau et les muscles. Le sourire qu'ils affichent ne saurait disparaître… Enfin, un oiseau de nuit se perche sur le rebord de la fenêtre et découvre deux amants passionnés dans les bras l'un de l'autre, endormis et heureux. Le drap blanc froissé cache à peine les formes harmonieuses et généreuses du couple, tandis que la lune, jouant les voyeuses, illumine ce spectacle touchant et tendre. L'Amour dans les bras de l'Amour, Eros enlaçant tendrement Eros dans un jeu étrange de miroir totalement troublant…

Dans la cave, l'ambiance s'est totalement dé-tendue après la performance d'Emma Psyché : la chanteuse, par la justesse de son interprétation, par les liens qu'elle a évoqués, par le soutien qu'elle leur apporte au mépris de sa vie et de son rang, leur a donné en quelques minutes de musique plus que n'importe qui d'autre dans leur vie.
Quelques couples dansent encore dans les bras l'un de l'autre, tendrement enlacés et serrés, front contre front, épaule contre épaule, la tête lourde du devoir qu'amène en se levant le soleil. Demain le mensonge, demain la peur constante, demain la mort - qui sait ?
Sur les tables, endormis, quelques jeunes garçons n'ont pas tenu le choc et se sont effon-drés, rassurés par la présence de la propriétaire et de leurs amis. Ils sont tous liés par un pacte silencieux comme un lien de velours invisible qui les rattache les uns aux autres : ce qu'ils de-viendront à l'avenir ne dépend que d'eux et de la force de leur coalition. S'ils résistent ensemble et se montrent forts, ils sauront se faire accepter et respecter. On ne peut demander aux gens de tout comprendre, mais tolérer n'est pas au delà de leurs capacités… C'est tout ce qu'il faudrait. Et les habitants de ce beau pays des Droits de l'Homme ne leur ont rien donné : au contraire, ils ont été parmi les premiers à crier partout que la politique allemande était la meilleure et qu'il ne fallait pas attendre pour prendre des leçons du petit dictateur… C'était il y a longtemps et pourtant… Un jour, sans doute, la guerre s'arrê-tera-t-elle ? Ils parleront allemand et puis c'est tout…
Il n'y aura pas d'homosexuels, ils seront tués dès qu'on le saura. Il n'y aura plus rien pour se mettre en travers de la loi nazie ; et ensuite, quoi ? Alors, que se passera-t-il ? Les homosexuels sont humains et naturels ! Ils ont toujours existé et ils existeront toujours. A quoi bon les persé-cuter, les haïr, les rejeter ? Un jour, dans quinze ans, dans trente ans, les homosexuels seront respec-tés et tolérés. Ensuite, on les appréciera pour ce qu'ils sont, pour tout ce qu'ils apportent à la vie.
Les pensées d'Emma se bousculent dans sa tête et elle enrage de ne pas pouvoir faire plus pour les aider. Elle sait bien qu'elle a permis à quelques-uns d'entre eux de fuir ou de trouver un refuge quel-que part mais ce n'est pas suffisant : tant de ses amis disparaissent, tant de gens qu'elle n'a vu qu'une fois pour ne plus jamais les rencontrer… Où s'en vont-ils ? Avec les Juifs ? Ces Juifs dont on parle tant, la bête noire du Reich ! Ils se soutien-nent mais oublient vite les autres… Elle se rap-pelle ceux qu'elle a envoyés en Angleterre par la filiale en place : ils sont venus la supplier de les aider, alors qu'elle ne savait même pas où on les mènerait s'ils étaient déportés. Elle n'a pas voulu croire leurs histoires : qui peut imaginer autant d'idioties ? Des Juifs tués par milliers… Les Allemands sont sans merci, mais quand mê-me ! Elle les a renvoyés chez eux pour commencer. Elle devait réfléchir. Et puis, elle ne savait pas com-ment les sauver. Elle a eu des contacts avec un homme qui faisait passer la frontière par une chaîne très spéciale et assez risquée, mais si les déportés disaient vrai ? Elle les a rencontrés encore une fois, une dernière fois, faisant en sorte qu'ils ne sachent pas qu'elle les avait aidés : elle s'était habillée et coiffée autrement, elle avait changé sa voix pour devenir méconnaissable. Elle avait passé sous silence les injures qu'elle les avait entendus prononcer au sujet des amis qui fréquentaient son salon, sur leurs manières, leurs amours, et leurs vies, dépravées selon eux… Elle les avait sauvés mais n'avait soufflé mot de ceci à quiconque.
Elle se perd dans ses souvenirs, dans ses son-ges et dans ses peurs : que faire ? Comment sortir de cet abîme qui les guette tous et qui va les engloutir si l'on ne fait rien ? Ah ! Regarde Pierre, endormi sur sa table, le verre suspendu au bout de sa main, au dessus du vide… Il se redresse un instant, se remet en position pour prolonger sa nuit de quelques heures. Dire que ses parents l'ont jeté dehors ! En pleine guerre ! Ils n'ont pas supporté la vérité. Lui non plus. Il boit beau-coup, il essaie de se noyer dans l'alcool pour oublier et ne pas se laisser submerger par les souvenirs douloureux qui réapparaissent. La fêlure de cette séparation a été totalement désastreuse. Mais il l'a rencontrée un soir, quand elle sortait d'un spectacle au bras de son nouvel amant : il s'appe-lait François, il avait de grands yeux noirs frangés de longs cils épais, une peau brune et lisse, des poils vigoureux qui sortaient de sa chemise et des bras puissants ; ses cheveux courts ne supportaient aucun chapeau, ce que peu de personnes appré-ciaient. Il était si beau… Un frisson parcourt son corps et elle imagine : et lui, que devient-il ? Il est allé à la guerre, sans doute. Une image se super-pose, elle ne voit plus qu'un corps en putréfaction qui lui demande de danser ! Il est mort, lui aussi ? Et mort pour quoi, pour qui ? Pour rien !
Quelques larmes s'effondrent sur le bois du tonneau. Les années folles sont passées tellement vite ! Quelques succès, beaucoup de travail et voilà que tout se termine par la guerre. Personne ne s'en relèvera indemne et surtout pas elle. Elle est totalement inscrite dans le passé, dans l'aspect esthétisant, riche et quasiment divin des célébrités. Les étoiles ne brilleront plus de la même façon. Adieu, donc, belles actrices allemandes, françai-ses et américaines, adieu esprit des années trente, adieu jeunes hommes beaux et fortunés qui dépen-sent beaucoup trop pour la beauté de jeunes femmes au sourire charmeur. Adieu, émirs puissants qui offrent à la charmante Joséphine une voiture dont les sièges sont recouverts de fourrure… Et ce n’était pas une petite voiture !
Elle se trouve soudain ridicule de pleurer sur son sort : elle a été heureuse, un peu. Pas eux. Un goût amer dans la bouche.
Mais des bruits étranges venant du vestibule la sortent de son rêve éveillé : des hommes hurlent là-haut. Pourquoi ? Est-ce que ce serait Rio et son amant ? Où bien le cerbère de la porte qui rejette un curieux ?
Le cœur battant, elle attend, aux aguets. Les autres ont aussi entendu les bruits étranges et sem-blent ne pas comprendre ce qui se trame là-haut. Les larmes aux yeux, elle demande à ce que quel-qu'un réveille les jeunes gens étendus sur les tables. Personne n'ose bouger. L'orchestre s'est tu. Tou-jours aucun mouvement. Elle s'avance vers un garçon et le secoue gentiment. Personne ne respire. Les bruits sont plus violents. Une mitraillette braille. Un homme crie et s'écroule. Elle réveille un autre garçon et les deux autres qui sommeil-laient sont déjà debout en quelques instants, habi-tués à descendre dans les caves au moindre bruit suspect. Personne ne bouge. Elle dit d'une voix blanche :
Messieurs, l'heure est grave : allez vous rhabil-ler.
Personne n'ose avancer vers le vestiaire. Elle en prend un par la main et le guide jusqu'à la petite pièce sombre. Les autres suivent en silence. Elle retourne dans la salle de bal et attend. Soudain, la porte en haut est enfoncée et Cassandre, qui priait juste derrière descend les escaliers la tête la première. Elle pousse un petit cri rauque en tom-bant sur le sol dur et glacé. Les bottes se posent sur les marches et une main gantée l'agrippe par les cheveux : son visage contorsionné par la douleur réprime une grimace de souffrance. Elle est rele-vée par sa chevelure soyeuse et recouverte de la poussière du sol. Emma ne peut pas y croire et pourtant ses yeux ne la trompent pas : elle s’avance et voit sa chère protégée contre un Allemand en uniforme qui l'attire vers lui en lui arrachant des poignées de cheveux. Elle résiste mais rien n'y fait, il est plus fort qu'elle et son visage s'ap-proche de l'oreille de Cassandre et le soldat lui murmure quelque chose très éloigné de la tendresse. Elle pleure.
Dans le vestiaire, les hommes n'ont pas eu le temps ou la force de se changer : des uniformes, partout des uniformes qui les enserrent et les frap-pent de leurs poings, de leurs pieds ou de leur matraque. Emma n'entend rien. Tout semble sur-réaliste et comme un ralenti de cinéma. Il n'y a pas un bruit : elle n'entend pas rugir le gradé, ni les hommes qui appellent à l'aide, ni les Allemands qui se moquent d'eux. Quelle idée stupide de les avoir travestis pour cette soirée ! Comme elle s'en veut de les avoir réunis : plus facilement identi-fiables, plus faciles à appréhender, tout concourt à les regrouper pour mieux les arrêter et les faire parler.
Une larme scintille dans son œil, s’étale sur sa joue et tombe s’écraser sur ses chaussures. L'a-mertume couvre sa gorge : elle ne peut même pas crier, même pas appeler pour briser le silence… Un éclair passe devant ses yeux : et si sa filiale n'avait servi qu'à tuer tous ceux qu'elle voulait aider ? Si tout n'avait pas été mis en œuvre pour les soutenir dans leur fuite mais plutôt pour les arrêter et les envoyer à la mort en toute certi-tude de leur état ?
La honte bloque sa rage. Elle observe sans rien faire les hommes monter l'escalier sous les quolibets de leurs nouveaux gardiens : ils sont mal-menés, on se moque d'eux, on les frappe. Chacun a sa petite récompense pour la soirée passée. Et tout est sa faute, tout est sa faute !
Elle voit dans l'ombre un jeune homme ivre qui a roulé sous la table : dans un ultime élan, elle s'assoit sur cette dernière et s'apprête à ac-cueillir ses bourreaux. Espérant naïvement qu'elle pourra le camoufler, elle prie silencieusement et ferme les yeux. Quand elle les ouvre, un homme est devant elle qui l'observe : il est plus grand qu'elle, imposant, massif et presque majestueux dans son costume. Sa casquette brille du reflet des bougies. Il la regarde droit dans les yeux et s'impose : elle baisse son regard, exaspérée. Elle se reprend et redresse la tête fièrement, s'inter-posant entre le jeune homme et l'ennemi quand celui-ci l'envoie rouler sur le sol et mordre la poussière d'une simple gifle. Mais quelle gifle ! Son bras puissant n'a pas eu pitié du corps fragile de cette femme et le sang afflue déjà sur sa joue meurtrie. Le son est revenu et elle n'entend plus que ça : assourdissants sont ces cris, ces hurle-ments, ces ordres, ces coups.
Il pousse la table de bois par terre et appelle ses hommes pour qu'ils viennent chercher le dernier invité. Deux soldats tirent le corps et l'em-mènent. Le gradé regarde Emma sur le sol et la pousse doucement du pied : les mèches éparses sur son front couvert de sueur, elle le regarde avec toute la haine qu'il est possible d'avoir dans les yeux. Elle écrase du revers de la main quelques larmes qui coulaient involontairement. Elle ne veut pas montrer sa faiblesse.
Il reste un instant devant elle, les yeux dans les yeux, puis il rit. D'un ton exprimant sa dé-ception il lui ordonne :
Levez-vous, madame. Une artiste telle que vous ne traîne pas dans la poussière d'un bordel à pédés.
Fière et rebelle, elle se redresse et fait sem-blant de ne pas sentir le sang couler de sa joue meurtrie. Elle refuse le bras que lui tend ce qu'elle croit être un officier et marche lentement, religieusement telle une souveraine à qui l'on va trancher la tête sur le billot.
Les Allemands sont partout : ils visitent cha-que pièce, tous les meubles sont ouverts et retou-rnés pour trouver quelque chose, sans doute, ou par simple besoin de piller et de détruire. Elle a l'impression d'être dans un rêve éveillé ou dans un cauchemar terrible dont elle pourrait sortir si on la réveillait : tout est terriblement irréel.
Finalement, à bout de force, elle se repose sur ce bras musclé et nerveux, tendu juste sous le sien pour la rattraper en cas de chute. Ils remontent ensemble l'escalier en colimaçon, tels deux époux face à la Mort. Ici, le gardien gît dans une flaque de sang qui s'écoule lentement, tranquillement et naturellement vers l'extérieur, vers l'aube, vers ce crépuscule des morts. Ô ! Jour maudit ! Ô lumière céleste qui couvre de ses tentures d'or et de pour-pre la défaite de la minorité tant méprisée… Elle pleure malgré elle et ses yeux ne peuvent se déta-cher du spectacle terrible qui s'offre à elle : ceux qu'elle aime ont trouvé en son sein la mort ou la honte, souvent les deux, comme si ce n'était plus qu'un nid de vipères qui s'était découvert à la place de cette aire de paix intemporelle. Elle les a trahis, malgré elle.
Le gardien, abattu d'une balle dans la tête, n'ouvrira plus jamais la porte à personne. Qu'il prépare le chemin de ces futurs suppliciés, qu'il les guide vers le bonheur d'un autre monde s'il en est un… Oh !, il doit bien exister un paradis puisque l'enfer est ici… Et quelque chose lui dit que ce n'est que la porte des Enfers qu'elle aperçoit et que le Cerbère ne les laissera pas entrer sans les avoir préalablement déchirer de ses crocs acérés.
Les hurlements en allemand et les aboiements des chiens ont dû mettre la puce à l'oreille des amants là-haut, perdus dans les nuages : elle prie silencieusement pour que Rio, son cher et tendre Rio, se soit enfui, pourvu qu'il soit loin, loin de toute cette honte et de ce massacre à venir. Et pourvu que son ami se soit enfui, lui aussi, parce qu'un seul homme sauvé lui laisserait de quoi redresser la tête. Elle a honte, si honte de les avoir réunis comme pour mieux les affaiblir et les condamner, sans même s’en être rendue compte. Qui irait réunir les Juifs de Paris dans une synagogue ? Il n'y avait qu'elle pour croire que personne ne savait qu'elle aimait et cachait des homosexuels… Il faut croire que ses spec-tacles sur l'ambiguïté sexuelle n'ont pas seulement fasciné les foules mais qu’ils sont si bien restés dans la conscience populaire que c'est chez elle qu'ils sont allés les chercher ! Et ils les ont trou-vés ! Sa crédulité naïve frôle la bêtise profon-de…
Sa jambe franchit le pas de la porte. Ses yeux embués sont éblouis par la lumière pure et insolente qui filtre au travers des branches de l'arbre penché. Partout, des militaires en unifor-mes et en armes, comme s'ils allaient leur faire du mal, eux, ces prisonniers en robe et en panta-lon de marin ! Et ces couleurs superbes qui illu-minent la scène comme une peinture expression-niste ! Quelle ironie ! C’est à peine si l’on ne s’attend pas à voir arriver le « petit cheval bleu » de Franz Marc au coin de la rue…
Les yeux de la belle se posent tour à tour sur des corps déchiquetés, des Allemands en uniformes et même quelques habitants du quartier venus voir ce qu'il se passait. Là, un jeune homme au pantalon maculé de sang est assis par terre et tente de se protéger de ses bras des coups de gourdin que lui applique avec force un mili-taire. Ils ont presque le même âge.
En file, ils avancent vers la rue où les atten-dent quelques camions et une voiture noire : ils sont postés devant, prêts à être indifférem-ment fusillés ou emportés pour être torturés. Ils attendent en silence, certains en pleurant, d'autres la rage silencieuse. Le soleil tend sur le ciel un voile immaculé blanc et orangé. Quelques nuages pointent à l'horizon et forment de petites boules de coton tendre. Comme elle aurait aimé cette journée ! Un temps froid et clair, une belle jour-née, ça oui ! Sauf que…
Les hommes en costumes de fête ont des hématomes sur les bras ou sur les yeux, du sang séché sur leurs vêtements, des plaies béantes et parfois même des membres tordus qui les font atrocement souffrir. Poussés de temps à autre par les soldats du bout de leur fusil, ils tentent de rester droits pour ne pas montrer leur blessure la plus profonde : leur orgueil.
Les voisins alentours sont sortis instincti-vement pour voir et savoir : certains sont à leur fenêtre ; d'autres, plus lâches, observent derrière leurs volets clos. Quelques-uns sont juste à côté de la colonne improvisée et ils attendent le spec-tacle. Ils ne sont pas déçus : la vedette entre en scène.
Emma arrive au bras de son bourreau et l'image ne laisse pas les observateurs sans com-mentaire. Chacun y va de son petit mot aimable et les hommes en rang ne comprennent pas la présence du gradé auprès de la belle pro-tectrice : les aurait-elle vendus ? Contre quoi ? Contre cette plaie qui rougit sa joue tendre ? L'incompréhension et la honte leur font baisser les yeux. Ils préfèrent encore mieux se taire et ne jamais oublier.
Mais les spectateurs, ses derniers specta-teurs s'en donnent à cœur joie :
Alors, putain ? Tu les as donnés aux Allemands, tes cochons de pédés ? Tu les as mis dans la gueule du loup ! Tu couches avec les Allemands et tu les as donnés ! Garce !
Les yeux baissés, elle n'ose regarder ses amis blessés. Elle sait bien ce qu'ils pensent d'elle, mais ils ont tort. Comment leur faire com-prendre ça ?
Un soldat passe devant la file et se moque d'eux : il prend face à lui un jeune homme su-perbe habillé d'une légère combinaison qui a servi au rôle de la prostituée : il caresse la femme d'une nuit, la cajole et l'embrasse. Il passe fièrement sa longue langue sur la joue salie et lui touche les fesses : bien sûr, ce n'est que pour l'humilier ! Il n'y prend aucun plaisir !… Menteur, menteur ! Hypocrite  ! Comme il aurait aimé le baiser au lieu de le rabaisser  ! Qui est le plus humilié  ? La victime, rabaissée, ou lui, refusant de reconnaître que c’est l’attirance qu’il éprouve qui le met mal à l’aise  ? Alors il se venge sur le faible :
Mesdames et messieurs, regardez cette belle plante ! hurle-t-il avec son accent terrifiant. Vous êtes vraiment désirable, belle jeune fille ! Il rit grassement. Il le frappe. Quel beau cul vous avez, madame la suceuse ! Son ton se durcit. Il se montre plus fort, plus violent et s'en prend encore physiquement au jeune homme en robe qui ne peut rien dire ni faire pour se défendre. Il crie aux gens amassés désormais à leurs fenêtres : C'est pour baiser des femelles comme celle-là qu'ils se réunissent ! Alors que les femmes d'Allemagne attendent des maris ! Alors que les Françaises veulent des enfants ! Alors que le Reich demande des soldats ! Voilà ce qu'ils font ces chiens en rut ! Sales pédés, sales chiens !
Il crache sur sa victime et le jette au sol d'un coup de botte qui lui brise le tibia : les autres prient avec insistance le jeune homme à terre de se relever très vite, sinon il le piétinera ou lui écrasera la tête sous la roue du camion !
Le soldat qui paraît le plus gradé après celui qui accompagne Emma, avance vers les hommes en costume de marin. Ils les traite de tous les noms en allemand, mais elle ne comprend rien. C’est inutile. Encore une fois, elle ne voit rien, n'entend rien, ne sent rien. Elle est hors de son corps, tout ça n’existe pas, elle fait un cauchemar, elle est ailleurs… Non, tout ceci n'est pas vrai, ce n'est pas la réalité, ce n'est pas possible ! Et ces Français qui hurlent et se mo-quent d'eux  ! Dire que leurs aïeux ont fait la Révo-lution…
C'est à cause de gens comme vous que la race se perd ! A cause de vous et des Juifs ! Il n'y a plus que les Juifs pour faire des enfants, les Français deviennent tous pédés !, lâche un voisin sans se rendre compte de la bêtise qu'il vient de prononcer et de l'insulte qu'il a proférée envers lui-même.
Quelqu'un claque un volet pour ne plus voir, pour ne plus entendre : il en reste donc, de ces Français prêts à tout pour refuser l’oppression et sauver la liberté de vivre ?
Un à un, après de nombreuses plaisanteries grasses et des attouchements directs, les hommes sont montés sans ménagement dans le camion qui les attendait. Ils pleurent et se lamentent, ils regardent parfois vers Emma qui ne les voit pas tellement ses yeux sont perdus dans le vide et son âme est embrumée de douleur.
Depuis la maison, deux Allemands appellent les autres et leur demandent de les attendre : ils amènent Cassandre, épuisée et meurtrie. Son visage est tuméfié et son bras saigne abon-damment. Les deux hommes qui l'entourent rient et semblent très heureux de leur découverte. Pourtant, Cassandre a été parmi les premiers à être prisonniers… Pourquoi l'ont-ils gardée si longtemps avec eux, là-bas, loin du peloton ? Ils la poussent et son corps frêle et brisé ne se tient plus droit. Son œil est poché et, sur sa lèvre, perlent quelques gouttes de sang frais. Le gradé interroge ses deux hommes du regard puis leur demande :
Où étiez-vous ?
On voulait juste s'amuser un peu. Au moins il n'y avait pas à payer, cette fois. On l'a bien bourrée jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que ce n'était pas vraiment une fille !
Ils rient et se tapent mutuellement sur l'épaule avant d'envoyer un grand coup de genou entre les cuisses rebondies de la Cassandre tragique. Elle hurle et s'écroule sur le sol. Ils repoussent du pied l'étoffe de sa robe longue et découvrent de longues jambes couvertes d'hé-matomes et de morsures de chiens. Le tissu est tiré sans ménagement et dévoile à qui veut le voir l'appartenance véritable de la créature. Un voyeur n'en revient pas et se rince l'œil.
L'un des deux violeurs affirme que la belle agonisante ne vaut rien et qu'elle suce mal : l'autre répond par des coups de pieds lancés sur le corps étendu dans la poussière. Les autres soldats, enhardis d'une telle prise et d'une telle opportunité, s'abandonnent complètement à leurs instincts et labourent le corps de coups de pieds portés avec ces chaussures si lourdes et si épaisses qu'elle résistent à tout. La peau cède, le sang gicle et ils râlent de bonheur en dirigeant leurs coups vers la tête : le visage explose en couleurs. Après quelques minutes de ce traitement, ils s'arrêtent et contemplent leur œuvre nouvelle. La si douce créature ne bouge plus, elle a rejoint les cieux qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Emma réprime un sanglot long sans succès : il se transforme en une lente plainte de douleur et son cri déchire l'aube naissante de stries rouges et violacées.
Le haut gradé, colonel ou général, peu im-porte, hurle aux autres, comme s'il ne savait pas parler normalement :
Ca suffit maintenant ! Mettez ça dans le fourgon avec les autres ! Puis, avec la len-teur du fauve qui tient sa proie, il s'approche d'Emma et la saisit par les épaules pour la mettre bien face à lui. Menaçant, il approche son genou de l'entrejambe de la femme et la regarde fixement pour mieux saisir sa gêne et lui montrer sa force : Et vous belle Emma Psyché, seriez-vous la seule vraie femme de tout ce petit monde ?
Cruel ! Il la sent se dresser de rage et d'hor-reur, conscient de sa puissance et de sa domina-tion ! Elle regarde à droite, puis à gauche, fuyant ce souffle fétide trop proche de son visage, espé-rant sans doute l'aide d'un riverain téméraire mais rien ne se passe et personne ne bouge. L’Alle-mand explose de puissance et de bonheur : il la tient ! Elle est en son pouvoir, il le sait ! Il la toise encore un peu et se détend, puis sourit. Elle n'ose baisser sa garde, elle n'a aucune confiance.
Je vous interrogerai personnellement tout à l'heure, lance-t-il sur le ton de l'invitation légère faite à une prostituée. Il s'adresse ensuite aux soldats : Elle, dans ma voiture ! Les autres au poste de police !
L'autre gradé regarde alentour pour savoir si tout ses hommes sont présents quand le coup de grâce vient frapper Emma en plein cœur : quatre soldats reviennent en courant jusqu'au lieu de l'arrestation en poussant devant eux Rio et Emile, complètement nus.
Ces deux là se caressaient à l'étage ! hurle un soldat visiblement fier de sa découverte.
Les porcs font des petits on dirait, lance le colonel. Il s'aperçoit que les deux hommes cachent leur sexe de leur mains et leur crie : Mais vous cachez quoi, exactement ? Votre petit sexe de pédé ? Il vous plaisait pourtant telle-ment il y a quelques heures ! Il ironise encore puis crache sur eux en les injuriant : Forni-cateurs ! Pédales ! Vous baisez comme ça entre vous alors que de belles Allemandes fécondes vous attendent ! De sa main gantée, il attrape le sexe et les testicules de chacun des prisonniers et amants : il les emprisonne dans le cuir noir, serre, serre encore et toujours plus fort, il écrase leurs parties intimes en les faisant hurler de douleur ! Plus il serre et plus il tend ses muscles et congestionne son visage dans un rictus effrayant de haine et de dégoût : Je briserai les gens comme vous ! Je vous ferai plier ! Je vous ferai soigner ! Je vous ruinerai ! Je vous exterminerai ! assure-t-il de sa voix profonde et assurée. Il a parlé lentement en pesant chacun de ses mots pour qu'ils restent à jamais gravés dans l'esprit des prisonniers jusqu'à leur mort.
Terrassé par la douleur qui lui comprime le ventre de l'intérieur, Rio vomit sur le sol et éclabousse les bottes cirées. Le colonel ne bouge pas, ne dit pas un mot mais son regard en dit long sur l'avenir terrible qu'il réserve au jeune homme. Emile tente de contenir sa douleur, es-sayant de ne pas s'évanouir. Trop tard.

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