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Extrait de La Belle Endormie… je décidai de délaisser un moment mon bureau pour faire quelques pas dans le jardin. Les arbres ont changé de costumes. Plus vifs, plus intenses, parés de leurs nouveaux atours, ils nous préparent un vrai spectacle de couleurs, de parfums.
De chaque côté de la maison, des massifs de fleurs. Dans quelques semaines, les lilas et autres hortensias nous montreront de quoi ils sont capables, comme ces tulipes, encore prisonnières de leurs gaines vert pâle qui offriront des rouges et des jaunes éclatants. Je retourne vers la maison, sur la terrasse, lovée dans ce fauteuil en osier rongé par le temps et les longues heures de lectures, Marie visage en arrière regarde le ciel. Le soleil de cette matinée lui colore les joues, sa robe légère, se laisse bercer par un vent tiède venu du sud qui annonce un nouvel épisode pluvieux…
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…Marie parfois, quand elle ne lit pas, se glisse derrière mon dos, ses jambes fines m'encerclent, me possèdent, son souffle dans ma nuque me parle, c'est doux et tendre. Nous pouvons rester ainsi sans échanger une phrase, un début de conversation tout un après-midi. Parfois je sens un baiser dans mes cheveux et elle repart légère comme une plume vers une des pièces de la maison.
Moi je reste là, heureux mais plein de confusions : aller la rejoindre ? ou bien me remettre au travail ? Le plus souvent je vais goûter le sucre de sa peau et, les yeux fixant le plafond je lui parle longuement de mon prochain livre, de mes envies de voyages avec elle comme unique bagage.
….Chaque semaine, nous nous retrouvions, pour une promenade au Square Brizeux. Oh ! Nous n’étions jamais seuls, chaperonnés par ma mère et la tante de Léon, ces moments étaient pour nous l’occasion de bavarder, d’apprendre à nous connaître, rien de plus.
Il m’a fait la cour, pendant six mois, gentiment, sans brusquerie, avec élégance et persévérance. Pas question de nous éloigner du regard des deux femmes nous n’avions pas les coudées franches comme maintenant. Et si le samedi il m’emmenait danser, toute la famille était là au grand complet. Même le dimanche à l’église, à la sortie de la messe, nous étions tenus à bonne distance. À cette époque les convenances guidaient notre petit monde. Alors Léon et moi nous nous sommes rapprochés par la pensée, nous n’étions pas de bois, ni lui ni moi. En cachette il me faisait passer des petits mots tendres et délicats et tout le monde feignait de l’ignorer. Moi je lui répondais et malgré cette étroite surveillance, nous avons échangé une correspondance, enflammée. Le désir était mis sous la cloche de l’étouffoir, on ne parlait pas ouvertement de ces choses-là, on préférait les écrire. Personne ne trouvait à redire à cette situation. Ma mère, vêtue de noir depuis la disparition de son mari le jugeait travailleur, honnête et bien poli. Un dimanche après la messe, son oncle François Legaenec est venu voir ma mère.
Dans le jardin tout est calme. Le soleil n'a pas encore pris possession de son terrain de jeu, et la pelouse porte encore l'empreinte de la nuit. J'aime ce moment de parfait équilibre entre ce qui a été et ce qui se prépare.
Les grands chênes au loin, protègent les collines, où biches et cerfs se réveillent en lançant des regards craintifs ; Bientôt ils devront partir un peu plus loin, pour s'abriter du soleil. Sur le grand arbre dont la cime se découpe harmonieusement sous l'effet des pâles couleurs de l'aube, un écureuil malicieux court sur une branche, s'arrête net puis sans effort prend son élan pour grimper toujours plus haut. Quelques abeilles matinales entament une ronde pleine de charme autour des pétales de roses rouges où la rosée fait briller leur robe écarlate. Au milieu de ce calme apparent, l'être humain que je suis remarque mille et une choses dans ce bourdonnement de vie. À mon tour je m'étire et mes bras nus réagissent à la fraîcheur de ce matin d'été. Dans quelques heures, je devrais moi aussi me préserver des rayons du soleil.
Dans ce paradis sur terre mes journées ne sont faites que de contemplations et de promenades dans ce lieu magique où depuis longtemps, je partage mon bonheur entre observer ceux qui m'entourent et le plaisir simple de laisser glisser les jours, les nuits sans peurs ni craintes sur mon avenir.
Ce matin, comme tous les jours de la semaine, je me suis levé de bonne heure. Devant la longue glace d’une psyché, je regarde mon visage d’homme, mon corps d’homme. Torse nu je fais mes quarante-cinq ans. Les poils rares et bruns se mélangent à ma peau blanche, mon ventre est mou, mes épaules tombantes. Sous le tissu d’une chemise impeccable, mon âge s’estompe, et avec cette cravate d’un noir bleuté j’ai l’air plus digne. Je passe une veste droite, bien coupée, assortie à mon pantalon bleu gris, j’enfile mon manteau. Dans l’ascenseur flotte une odeur de javel. Dans le hall d’entrée je ne rencontre personne, remonte mon col et pousse la porte du hall d’entrée pour parcourir la centaine de mètres qui me sépare du café des sports sur la grand-place. Derrière son comptoir, Gilles le patron, un homme bouddha, au visage barré d’une fine moustache grise, hoche la tête en écoutant deux clients raconter qu’ils ont bien failli finir broyés par le camion benne des éboueurs. Au fond de la salle, près du billard, sur la banquette de Skaï rouge, l’odeur de tabac froid, de cacahuètes grillées m’accompagnent devant mon café crème. Je me plais à imaginer que cette journée sera différente des autres.