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EXTRAIT : Les silences d'Arachné – Tome 1 : Eté - BIOGRAPHIE Jacques Aréna

L’assombrissement avait d’ores et déjà fait sa descente, ils ouatèrent leurs peaux lascivement sur la terrasse. Le carrelage octogonal rayonnait une corruption.
— Sais-tu chiner la Croix du Sud ?
Les lampadaires de la rue recelaient, dans la vapeur étonnante de la calotte céleste, l’image miroitante des signes de la banlieue immédiate. Tout bruissait. On ne discernait que les diagonales des Deux Ours. En bloc, tout s’éteint avec spontanéité, il n’y stagna plus qu’une faucille lacunaire à les illuminer. Elle graviterait en hâte pour éroder son demi-jour livide. Les murs à relief de l’immeuble proféraient se détacher comme une sorte de cadre tout autour du bleu sombre.
— J’ose parfois aimer la lune. J’ai ainsi la sensation d’être une déesse lunaire.
Il fulgura les cadences des légendes, faites de caprices, qu’Alain lui narrait souvent les soirs de tépidité constellée. Cet Attique où le calendrier lunaire commence en juillet, l’hécatombaion, que les Eupatrides désignent sous le nom d’Archonte alors que les Spartiates lui préfèrent celui d’Ephore. Il prémédita ces citoyens de deuxième classe, issue de cette phratrie de Cavaliers dont les revenus toléraient de nourrir et flatter un cheval pour partir aux Guerres Médiques.
« Les guerres sont des diamants brutaux. »
À cet endroit, Hector se dynamise en bavard. Au fur et à mesure de ces révélations, qui le plus souvent tournent au monologue, Diane retire le masque d’un protagoniste inconnu.
« Un angélique militant maximaliste. »
— À l’analyse de nos forces, aussi de nos faiblesses, il ressort que toute l’action à encourager demande une discipline sans faille. Il est prioritaire de nous placer dans une prospective à terme plus ou moins long.
Ils entament la saveur de la boisson brunâtre.
— La règle numéro un est d’entrer en communion totale avec la populace. Le peuple, c’est la vraie patrie de la liberté ; le pouvoir lui revient de droit. C’est lui qui doit agir et décider des actes ultérieurs. S’il estime que l’on doit détruire, on détruira. S’il estime que l’on doit voler, on volera. S’il estime que l’on doit tuer, on tuera. On fusillera le Tsar, s’il le mérite. On aura notre Ekaterinenbourg.
Avec un sérieux inaccoutumé, il aborde tous les sujets depuis l’épisode douloureux de l’échec du coup d’État des généraux « factieux », jusqu’à cette actualité de mobilisation des rangs. Diane raffermit un oreiller contre la rambarde, elle tente une remarque : « Même si tout paraît désespéré ? »
— Qu’importe et quand bien même nous aurions le dos au mur, nous devons gérer le temps qui nous reste. Il faudra, le jour venu, mener un nouveau coup de force. Pour l’instant tout est prématuré. Toutes les tentatives antérieures ont échoué par le dessein des calculateurs qui voulaient dominer avant tout, quel qu’en soit le prix, même en dénonçant leur âme.
Elle souffre comme une conjugaison de deux facteurs qui veulent égarer sa veille : la nuit d’infinité aux astres lointains et cette vocation aux martyrs.
— On a abouti à des impasses, à des fausses solutions, à des lendemains injustement prémédités par les politiques. Cette fois-ci, car jusqu’alors on nous avait trompés, trahis, il est essentiel que les collectivités de bourgeois et de prolétaires se réunissent sans distinction, que ce bloc soit mobilisé, endoctriné.
Quelques chatoiements bousculés par un courant tremblant dans les ombres du jardin proche la réduisirent d’instinct vers la cité. Saisie par la puissance du temps, elle brûla d’amoindrir en elle la notion d’existence. Le mutisme pathogène d’une sorcière ombrienne chevauchant par-dessus son Tibre, obscurcissait jusqu’au vocero ineffable des criquets scabreux mourant de lassitude.
Diane se trouve engloutie sur son balcon.
— Nous ne tolérerons plus d’être encore commandés par des soi-disant dialectiques d’État, avec thèse, antithèse et pseudosynthèse qui opposent, au lieu d’unir, individu et communauté. Aucun baroud ne devra chambarder sans une lucidité longue, lente, réfléchie en cohérence. Toutes décisions de meurtrir, d’assassiner devront être prise par les chefs qui encadrerons nos énergies, quand bien même elles seraient celles des écœurements. S’ils nous y encouragent nous mettrons le feu aux poudres. S’ils en tranchent nous userons de la terreur, nous tuerons ceux qu’ils désigneront comme devant être tués. S’ils nous y ordonnent nous réduirons le pays en cendres et nous brûlerons la terre.
Cette droiture immanente met à jour un passionné lucide, sans chimère, sans rodomontade, sans incartade. Dans cette soirée, vivante à son côté, Diane féconde un ahurissement aux délices d’ici-bas. Si elle n’avait grignoté, exploré, lampé un soupçon de whisky, parlé de roses ou de moutons, de toutes ces réalités dures et tangibles qui collaboraient pour la pérennité de son Cosmos, elle aurait cru à la véracité des rêveries. Au fond d’elle, une dérobade aurait su s’aménager. Le paradoxe révélait la complexité de ces volontés, de ces promesses, de ces excitabilités qui jusqu’alors ne lui dispensaient pas de cohérences. Par la vertu d’un discours sans grandeur, elles agréaient de combler ou assouvir les arcanes intouchables d’une telle nuit.
« La mort deviendra notre compagne pour que nous puissions la rendre à ceux qui osèrent l’arrogance pour nous l’asséner. »
Elle palpite de froid dans son dos, pourtant il fait doux : « Faut-il observer que la menace à laquelle on nous confronte s’éternise dans l’exceptionnel, d’une manière affreuse ou diabolique, semblable à un génocide ? Œuvre-t-elle déjà contre nous ? Tes propos me laissent penser que nous longeons le bord d’un abîme où nous découvrons une urgence suprême, un danger imminent, objectif ou réel, terrifiant et d’une telle intensité, que tout s’enferme dans la permission. Obtiendrons-nous le pardon pour toutes ces formes de crimes ? Les victimes savent-elles prétendre à l’expiation du bourreau ? »
La cohérence des étoiles sert d’alibi à leurs visions.
— Le terrorisme obéit à un ordre moral que la guerre juste sanctifie. Or notre lutte est justifiable, la providence nous autorise à, délibérément, arbitrairement, massacrer afin de répandre la terreur au sein d’une peuplade constituée de moutons de Panurge. Nous devons considérer que nos déserteurs, nos tueurs, nos boutefeux, ne sont et ne seront comme le paradigme des non-innocents.
— Malgré ces capacités à infliger des blessures, à tuer ?
— Justement à cause d’elles ! Souviens-toi des résistants, pendant l’occupation allemande, qui endossaient le droit de tuer les soldats de la Wehrmacht. Des pauvres types qui souvent se promenaient en toute confiance dans les rues ou à la campagne, qui ne se battaient plus, attendu que le gouvernement français avait capitulé.
Dans la lenteur incertaine de l’obscurité, leurs oreilles comprennent une explosion devenue coutumière. Elle s’identifie, dans sa banalité, dans le langage de tous les jours, à une bulle de bande dessinée : Strounga ! Ils vibrent d’un fredonnement primaire, d’une ébauche de démence.
— Ces plasticages, tant soit peu aveugles, ne peuvent-ils pas tuer des inoffensifs, des enfants ? Jusqu’où procède notre part d’imputée ?
— Voici un raisonnement logique en apparence, une invention.
Il s’associe au mystère.
— Plutôt, une intention faite pour nous induire en erreur…En vérité, si nous allons tuer des gens favorables à notre ennemi, par certitude égale, nous bousillerons certains individus hostiles ou indolents. Nous ne choisirons pas dans les camps, ne trierons ceux à l’incarnation absente, au civisme inactif, ne votant pas, les électeurs ont moralement droit de ne pas voter.
Un deuxième feulement tigre dans les ténèbres. Deux jours avant, un plastiqueur lança son pain sur un objectif simple : le balcon d’un premier étage. Son geste fut trop court, mal calculé. Le paquet, rebondissant sur la balustrade, explosa sur l’auteur, le tuant net. « Adieu, Marcel ! »
— Notre incapacité de choix inclura, hélas, les mioches qui ne participent pas du tout à la vie politique. Quoique les foules belliqueuses ne se privent pas de les fourrer en première ligne avec des pierres pour seul moyen de combat…
Une sirène miaule comme un matou en maraude. Cette clameur de Pythie formule que dans un sauvage avenir, des garnements s’attaqueraient à mains nues à des forces armées. On volerait leurs images de gavroches en guenilles.
— Si nous pouvions composer un explosif qui ne tue que nos adversaires, il y aurait matière à discuter. Toutefois, puisqu’une telle bombe n’existe pas, il n'y a pas de quoi débattre. L’assassinat non-discriminatoire va forcément impliquer n’importe qui, une forte probabilité de personnes irresponsables…
Hector parla longtemps.
— Nous sommes moindres en nombre, nous sommes affaiblis par nos divisions, pourtant nous craignions qu’on s’approprie nos biens. Souviens-toi, le sort, des démons, ou peut-être Dieu, nous protègent. Il nous a été donné d’offrir asile et secours, à ceux qui se battaient en notre faveur. Aujourd’hui, si un partisan à notre cause atteste de son affiliation, il devient sujet à la question et à la persécution. Les mots que l’on entend sans cesse autour de nous sont : vol, viol, enlèvement, torture. Le tyran et ses sbires désirent s’emparer de nos sangs.
Des pinceaux onctueux revinrent, répandant la nacre bleutée des secrets noctambules. Incontinent, une charge ailée les agressa dans des tournoiements.
— Nous avons donné refuge à ceux qui, sans intérêt égoïste, nous soutiennent. Ils nous ont fait analyser que les préparatifs, tout comme la structuration et la réalisation de la victoire, ne résulteraient que de cette opiniâtreté qui nous fit sortir de nos maisons pour faire triompher la fidélité au vrai Roi et à son royaume. Celle-ci sera permise à ceux qui auront combattu, car ils sont les victimes de violations qui veulent les enlever de leurs demeures de façon injuste. Par conséquent, c’est le fait d’avoir dit « l’armée secrète est notre volonté » qui va constituer leur « crime ». Or ce n’est pas un crime que de combattre avec des couteaux ou des pierres, si l’on n’a ni tanks, ni fusils, ni avions. Ce n’est pas un crime, quand l’on est menacé par des armées hautaines en force et dominantes en chiffre d’utiliser les voies du brigandage. Si les combattants prêts à sacrifier leur vie font sauter des explosifs en plein centre-ville, ce n’est pas un crime. Personne ne s’en livrait l’image jusqu’alors, pas même ceux qui accomplis-saient cette action. Ce sera un terrible choc qui secourra le pays, qui fera parler de nous dans le monde entier ! Les gens se rendront compte qu’aujourd’hui, il existe un peuplement déchiré qui souffre et que ceci est un crime. Avant, nous étions les seuls à utiliser le lumineux sentier du fait qu’il s'agissait d’un crime. Désormais, tout le monde saura que c’est un crime. Le monde saura que cet amoral « monde de liberté », ce « monde humanitaire », qui se soucie tant des Droits de l’Homme, a trop longtemps fermé les yeux sur ce crime.
Une déficiente carnation de nébulosité détériorait l’aveuglement des luminaires et des signes. Elle se brouillait dans une éclipse engourdie.
— Nos délits serviront de leçon à tout le monde, reprend-il. Notre faiblesse affichera la terreur en argument louable. La parole vraie l’emporte toujours sur la fausse. Je jure que la vérité est victorieuse et demeure. Qu’est-ce qu’un poignard qui égorge ? Aussi, qu’est-ce qu'une pierre face à des chars ?
Loin derrière, des images, amplement diffusées, de yaouleds battus, voire tués, par les représentants d’un État souverain, déclencheraient un courant de sympathie à l’égard de ces peuples opprimés.
— Sais-tu comment l’on dit soulèvement en arabe ?
Non. Tu parles cette langue, toi ?
— Pas du tout, c’est Alain qui m’enseigne parfois des choses. Il m’a expliqué que l’on prononçait : intifadah… J’aime ce mot : soulèvement ! Intifadah !

LES SILENCES D’ARACHNE

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