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Belade, comédien raté a la dérive, rêve de monter un café-concert sur paris et d'y inviter des jeunes talents des banlieues qui font souvent la "une" des journaux. Perdu entre rêve et réalité, il va s'encanailler en devant un virtuose du gourdin et de la cambriole. En duo avec un vieux pote de la correctionnelle, ils vont détrousser leurs premières victimes un épicier avare et raciste suivit d'un marchand de canon belge que même les supplices et l'agonie n'arrêteront les bourreaux. À lire sous tranquillisant 50 mg.
1
Lundi 17 février
Paris treizième arrondissement - avenue d’Italie - 15 heures 40. Il commence à pleuvoir lorsque je me réfugie dans une cabine France Télécom, à la fois furax et mal foutue. Ma rogne est due à une lettre de notification de la Direction régionale à l’action culturelle (Drac), m’informant d’un avis défavorable pour une subvention de soixante mille francs. Ce qui compromet fortement la tournée en Ile-de-France de ma pièce de théâtre Et Dieu créa l’ANPE.
Putain d’argent et du Ministère de la Culture, grognais-je.
Je me déleste d’un trop-plein de salive et appelle la Drac. Une secrétaire lasse répond :
Mme Bartin, relations avec les compagnies théâtrales. Puis-je vous aider ?
J’espère, madame. Je viens de recevoir ce matin au courrier…
Elle m’interrompt sèchement.
Le nom de votre compagnie !
CTRL (Compagnie Théâtre Rires et Larmes).
Elle me fait poireauter pendant qu’elle consulte son ordinateur. Je soupire longuement lorsque j’aperçois un clochard assis sur un banc, portant des tennis effilochés, sans chaussettes, les chevilles crasseuses, et surtout un visage rongé par la mauvaise liqueur du grand-père Gévéor : faciès décharné, menton absent, nez volumineux et informe, strabisme divergent, et un trou à l’emplacement des incisives.
D’un geste furtif, le SDF essuie son front et ses sourcils débordés par la pluie. Il fait quelques pas, visiblement sans but. Il remonte son col et s’arrête devant un magasin d’alimentation. Il n’est qu’un homme mort qui marche encore.
Autant crever d’une balle dans la tête que de finir dans la cloche, murmurais-je, éberlué.
Mme Bertin reprend l’appareil.
Monsieur ? Je ne trouve pas de fichier au nom de votre compagnie théâtrale.
(...)
2
Dix huit heures vingt. La nuit commence à tomber, secouée par le tonnerre, déchirée par la foudre qui ouvre de grandes brèches brusques et brèves. A l’angle de rue du Moulin des Prés et du Père Guérin, les passants courbent le dos sous les rafales de vent violent et la pluie qui noircit les trottoirs. Au feu rouge, la radio d’une Porche Targua diffuse un tube de Barry White. Je regarde jalousement le conducteur en vociférant entre les dents. Rien qu’à voir sa tronche de fils de Crésus, j’en déduis que le petit SDF (sans difficultés financières) n’a pas eu à se lever tôt de son lit à baldaquin pour être au volant de ce bolide. Un sentiment de frustration m’envahit, qui ne cesse de croître au fur et à mesure que le favoriser par le sort me regarde sous la pluie qui dégouline sur mon visage, les mains et la sacoche en skaï marron. Je dois avoir une tête de mouisard, d’affligé, de pitoyable. Cette espèce d’indifférence, cette suffisance, cette condescendance, ce sourire narquois qu’il a en me regardant me donne presque envie de lui fracasser le crâne et de lui arracher les yeux.
(...)
3
Mardi 18 février
Il fait encore sombre lorsque j’ouvre les yeux. Christine dort, le dos tourné vers le mur, ne me montrant que sa nuque est ses épaules. J’ai une grosse faim. La croissanterie de la rue de Tolbiac ne va pas tarder à ouvrir. Je me lève doucement, enfile un jean, un pull marin et des tennis, et me dirige sur la pointe des pieds vers le couloir. J’ouvre la porte d’entrée avec précaution.
Christine dort toujours lorsque je reviens avec un sac plastique rempli de pâtisseries feuilletées. L’horloge Ricard solidement accrochée au mur de la cuisine indique 8 heures 10. Je mets la cafetière en marche, sors le jus d’orange du frigo et le dépose avec deux bols et deux verres sur la table basse du salon. Au moment de prendre les cuillères et le sucre dans le buffet Conforama, j’aperçois Christine qui se dirige vers la fenêtre du salon. Le jour qui se lève jette sur son visage bouffi une lumière cruelle, soulignant les rides causées par des nuits trop courtes et la couperose due à l’abus des plats cuisinés trop riches en calories et du bourgogne aligoté.
(...)
4
11 heures 20. De lourds nuages gris envahissent le ciel lorsque je me rends chez Bernard Poissard, un ami metteur en scène qui survit grâce à des cours de théâtre et à la grande générosité de la Sainte Mère l’Assedic. Il habite un studio sordide au 44 rue du Chemin-Vert, dans le onzième arrondissement de Paris. Bernard fait partie de ces gens du théâtre qui ont prétendument un passé théâtral couronné de succès. Aujourd’hui il donne des cours dans quelques quartiers sensibles de la banlieue parisienne où des jeunes désœuvrés lui refont un portrait à la Picasso chaque fois qu’il tente de leur expliquer la différence entre parler en vers et parler en prose. Eux ils parlent le : « ta mère en string devant l’entrée du cirque Bouglione », ou alors le nouveau langage des sauvageons : « Vas-y, bouffon toi même - qu’est-ce qui y a to to to po po - c’est de la bombe B ».
Lorsque je pénètre dans le studio, Bernard est drapé dans sa robe de chambre grise et tient une compresse sur sa pommette gauche. Planté devant la fenêtre, il s’efforce de ne pas me regarder en face. Sans rien dire je m’installe lentement dans le fauteuil des visiteurs. De temps en temps, il jette un coup d’œil empreint d’une humble fierté dans ma direction. Enfin, il décide de se retourner et de s’allonger lentement sur le canapé-lit trois places en tissu élimé. D’ailleurs, c’est le seul mobilier qui a un peu de valeur. Le reste n’est qu’une accumulation de choses en désordre.
Tu vas y laisser ta peau avec tes cours de théâtre chez les écorchés vifs, dis-je. Encore un an à ce rythme-là, et tu vas ressembler à Eléphant Man !
(...)
(...)
Avant de rentrer chez toi, dit-il, tu vas me faire le plaisir de venir te laver et te soigner chez moi. Christine n’aimerait pas te voir dans cet état là. O.k., camarade associé ?
Puisque t’as tout prévu, je ne peux qu’accepter.
Un silence. Puis :
Tu sais, je crois qu’on ne va pas garder le nom du bar.
Pourquoi ?
Ça fait trop poivrot, La Chope de Bacchus. On va l’appeler « Piranhas Café ». Tu comprends ?
Non.
Dans une société qui ne pardonne rien, vaut mieux être un piranha qu’un gentil caniche nain pour s’en sortir. Tu me suis, associé spécialiste des cocktails à quarante balles le verre ? Où alors, tu préfères être le dindon de la farce ?
Plus jamais ça. J’ai compris ma douleur et je ne suis pas près de recommencer le même rôle.
T’as raison. Sauf que moi, j’en ai joué plus d’un sur les planches de France et de Navarre. Mais celui que je viens de terminer grâce à toi, c’est le plus dur mais le mieux payé de ma courte carrière de comédien raté. Maintenant, je tire ma révérence avec une belle prime de quatre-vingts patates. Pas mal comme indemnité de départ à la retraite après de bons et loyaux services au ministère de la Culture ?
Tu parles d’une prime !
Ce n’est pas en cotisant quarante années à la Caisse de retraite qu’ils vont te filer une telle somme au moment de quitter l’usine.
Ha… à qui le dis-tu !
A un associer qui a souffert de la misère et de la solitude.
Il me regarde fixement, allume une cigarette, et recrache une bouffée de fumée en direction du pare-brise. Les réverbères de la ville de Paris s’allument les uns après les autres sous un ciel menaçant d’orages. La voiture s’engage dans la rue d’Amsterdam, puis nous longeons la gare Saint-Lazare où des dizaines de gens courent pour éviter le déluge qui ne va pas tarder à s’abattre sur la capitale. Après la place de l’Opéra, la rue du Quatre Septembre et Réaumur, nous bifurquons un peu à droite pour remonter la rue de Bretagne. Nous ne sommes plus très loin de la place de la Bastille. J’ai faim, une grande soif, et je sens une grande envie de dormir, dormir, mais je refuse de fermer les yeux, luttant contre une fatigue à la limite du supportable. Je crois que je ne vais pas tarder à céder, tenant férocement la mallette blottie contre moi. Elle me tient chaud, bizarre, une mallette en cuir noire comme duvet, nounours, n’importe quelle forme de peluche, pourvu qu’elle ne me quitte pas.
F I N