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Chapitre 1
La pirogue se brise
Nous étions légionnaires depuis deux ans. Après le pot de fin de stage nous devions bénéficier de la permission de quinze jours accordée après quinze mois de présence à Madasgacar. Il fut convenu qu'elle serait employée pour visiter une île interdite et maudite aux humains: Nossi-Longo la maléfique, sur laquelle nous espérions découvrir le tombeau et le trésor de la grande reine Ranavalona 1ere.
Cette île Fanafody, ou maudite, en forme de pain de sucre, située dans la baie des Français, dans le nord Ouest de l’ile à dix kilométres à vol d’oiseau de Diégo Suarez, m'attirait depuis mon arrivée. D'après la légende, et le tam-tam local confirmait: celui qui s'y aventurait n'en revenait plus. Le refus des pêcheurs à nous y conduire dans leur pirogue ne s'expliquait pas autrement. Le souvenir de Ranavalona 1ere, épouse de Radama 1er, terrorisait toujours les autochtones.
A cinq heuresr poussa la porte du jardín de Marcel. Sans que les dogues ne se manifestent. Ils dormaient dans la maison tandis que le maitre prenait déjà son café sur la terrasse. Ancien légionnaire en retraite, Marcel avait connu la bataille de Stalingrad dans la légion allemande des volontaires libres. Et mangé des hommes et des rats. Il n’y avait pas trouvé de différence…
- Salut les petits mecs. Votre capitaine sort d’ici dit-il en soufflant sur le breuvage qui fumait.
Nous étions aussi surpris l’un que l’autre. Nos carcasses étirées dans les chaises longues, Roger questionna.
- Il t’a réveillé.
- Faut pas charrier. Non ! Il s’est arrêté quand il m’a vu dehors avec un ami . Alors je l’ai invité à boire un jus et nous avons bavassés. Mais pas longtemps.
Sophie apparut avec les traits tirés et des cernes. Elle grelottait dans son vieux peignoir.
Je l’embrassais.
- Ce n’est pas la forme toi on dirait.
- Non. Pas trop. J’ai été malade toute la nuit. Sans doute le champagne apporté par Kader. Je n’ai plus l’habitude.
Nous connaissions Kader le marin. Un vieil ami de Marcel qui transportait l’or Malgache des commerçants Hindous pour le livrer à Bombay ou il vaut dix fois son prix. Un juteux trafic très risqué. Car au-delà de cinq cent grammes c’est la pendaison aux Indes qui le taxe et le régularise par des lois drastiques.
Les hindous l’utilisent à toutes les cérémonies, de la naissance à la mort. Et Madagascar en regorge. Dans ses très nombreuses rivières et ruisseau la batée est un sport national. Les autochtones transporte sa poudre dans un étui de pellicules photos en plastique lequel contient exactement deux cents cinquante grammes d’or pur. Et en brousse c’est le Far WesT. Tant pour l’or d’ailleurs que pour les émeraudes qui pullulent dans la región de Tuléars. Envoyées en Colombie par les professionnels internationnaux, estanpillée vieille mine colombienne – mine de référence qui ne produit plus - elles sont vendues comme telles dans les grandes capitales ou les clients à la criée se les arrachent. Comme à l’hotel Drouot par exemple.
Beaucoup de capitaine préfèrent couler leur boutre aux abords des plages hindoues plutôt que de se faire prendre par les douaniers. Pour ce faire, ils piègent la cale avec des explosifs.
Bien qu’il n’y eut rien d’extraordinaire, Marcel me demanda de lui expliquer mon attaque sur la raie.
- C’est le Capitaine qui t’a raconté ?
- Qui veux tu que se soit.
- Evident. Mais il n’y a pas grand chose à dire. C’était
une énorme pastenague bien trop grosse pour que je l’attrape avec son grand dard venimeux qui traîne derrière, comme tu le sais. Et j’ai plus fait ça pour la frime, pour mettre le trac au sous off, que pour autre chose. Et j’ai réussi, mais pas joyeux le pére.
- Papa Schlegel.
- Non, pas lui. C’est impossible de lui foutre le trac. Et il ne vient jamais plonger avec nous. Mais à un nouveau, un normand hyper sympa et plein de conneries. A écouter ses histoires, qu’il sort les une derrière les autres, tu te dépouille toute la nuit de rire. Quoi qu’il en soit, nous péchions comme toujours à plusieurs. J’étais chargé de la traîne ou était enfilé vingt kilos de poissons quand soudain surgit cette énorme raie aux nageoires démesurées. Et sans exagérer, grosse comme un avion de chasse. Tu connais d’ailleurs la taille de ces monstres ici. Tu en as certainement déjà vu.
- Oui. Et beaucoup. Elles pullulent surtout à la saison de la fraie.
- Tant et si bien, que le sous off me voyant proche d’elle me fait signe de m’éloigner en me faisant signe du doigt que j’étais cinglé. Faut dire qu’il s’est déjà fait embroché une fesse par un dard de raie et qu’elle cicatrice. Enorme et dégueulasse. Sa fesse est coupée en deux comme une pêche. Alors j’ai plongé. Je l’ai piqué dans l’aile gauche. Et ça n’a pas trainé. La bête a aussitôt réagi en fouettant l’eau. Avec les bulles je ne voyais plus rien. Ensuite terminé. Elle est partie. Pas de quoi là soulever la soutane d’un curé.
- Oui. Mais ce que ne te dis pas ce simple d’esprit c’est qu’il a non seulement perdu son fusil mais aussi la traîne. Et moi qui le croyais perdu je nageais comme un fou de toute la force de mes palmes pour le rejoindre.
- T’a perdu ton fusil ?
- Obligé. Comment veux tu que je coupe la corde avec le dard ? Il m’aurait coupé en deux. Il est vrai que je n’ai pas vraiment pensé perdre mon fusil ni la traîne sinon je ne l’aurais pas fait.
- Et pourquoi aussi la traîne ?
- Je la tenais de la main gauche et je l’ai lâchée.
Ensuite deux requins sont parti
- Es-tu sur que c’était une pastenague et pas une léopard?
- Aussi énorme?
- Oui. Il y en a. Et les indigènes utilise sa queue
flexible comme un fouet pour se battre. Les blessures qu’elles occasionnent ne guérissent jamais. Un peu comme les piqûres de certaines araignées ça suppure tous les ans à peu prés à la même époque.
- Je le sais j’en ai toujours une roulée dans mon képi. Je la préfère au rasoir couteau avec lequel je ne suis pourtant pas mauvais quand je l’attache au bout d’une ficelle.
- Pourtant, tu devrais éviter d’attaquer n’importe quoi.
C’est très dangereux. Pendant que j’y pense, méfiez vous aussi des petits poulpes bleus qui deviennent roses quand ils ont peurs. Leurs piqûres sont mortelles.
L’embarquement nous prit dix minutes. Marcel nous conseilla à nouveau la prudence et bon vent comme si nous partions en voilier.
- Si pour une raison ou pour une autre vous vous trouviez en difficulté, allumez un grand feu. Et si danger, vous en allumez deux, bien distincts, et visibles de loin. Dans le premier cas, j’accourais aussi vite que possible. Dans le second, j’appellerais des secours. Dommage que vous n’ayez pas des émetteurs.
- Oui ! Mais O.K, amigo. Nous n’y manquerons pas. Et merci.
- Je vous confie aussi l’un de mes pigeons voyageur, dit-il en nous tendant une cage. Prenez en soin. Lâchez le dés que vous êtes arrivés. Il a besoin de travailler.
- Les pigeons voyageurs rentrent-ils toujours à leur colombier, quand ils sont lâchés ? questionna Roger.
- En principe oui quand ils sont bien entraînés et d’autant mieux que leurs femelles ou leurs mâles les attendent, répondit Marcel ; L’idéal est d’avoir une femelle avec des petits qui restent au colombier.
- Et comment se fait cet entraînement ?
- En les accouplant. Après et tandis que l’un attend, l’autre est transporté à deux ou trois kilomètres pour y être lâché. Ensuite je recommence sur des distances de plus en plus grandes. Ceci jusqu’à des centaines de kilomètres.
La stabilité de la pirogue à balancier était parfaite. Au départ nous l’avons cru un peu lourde dans ses formes, mais nous maîtrisions ce type d’embarcation. Roger à l’avant moi à l’arrière.
Question matériel nous avions fait fort. Car trop fort n’a jamais manqué dit-on chez les marins. Nous étions équipés pour toutes sortes de situations et réparations.
La bouffe par contre fut un peu négligée. Que des conserves : Cassoulets et rations de survie. Mais sans oublier l’eau et les deux litres de vin offert par notre cher “tout me fait rire ”.
- Une expédition comme la votre ne se néglige pas nous a-t-il dit, sérieux comme un Pape en visite dans les caves de Château Neuf.
Une mer calme et limpide, un temps serein, un ciel de porcelaine et nous voguions sur le plus bel des aquariums. Que rêver de mieux, pour nous qui allions défier les djinns sur leur haute muraille, en cette matinée déjà éblouie de soleil. Les jours passés nous avions subit notre content de déluge.
Toutefois, je ne me plaignais pas des conditions climatiques de Madagascar. Celles d’un pays tropical ou la farniente primait. Nous comptions les saisons à l’inverse de l’Europe : L’hiver à la place de l’été, aux alizés rageurs, de mai à septembre ; Et l’été à la place de l’hiver, de novembre à août, baignant dans les moussons.
Parfois, pendant les grandes chaleurs, pour agiter la nonchalance naturelle des gens de l’île, des petits cyclones apportaient leurs lots de frayeurs. Ces perturbations météorologiques se formaient au sud de l’Equateur, entraînant au fur et à mesure des vents tourbillonnants et violents qui déferlaient sur les terres. Leurs caprices se révélaient toutefois moins destructeurs que ceux des rats de marées ou des pluies horizontales.
Mais n’exagérons pas outre mesure l’incendie du château de la marquise. Avec six mois de pluies annuelles, la grande île n’était pas un enfer plongé au sein des ouragans. Pendant ces périodes à risques et de grandes chaleur la température ne dépassait pas trente trois degrés. Allongé nu dans un hamac sous les palmiers, sur une plage déserte, dans une crique fleurie, un nuage de petites mad’moiselles, un soupçon de punch frais, et je ne bougeais plus l’éventail de mes orteils.
Nous n’avions pas navigué trente minutes depuis le premier coup de pagaie que l’île fut bientôt proche.
Une tortue assouvit sa curiosité en touchant le plat bord de la barcasse et plongea. Un poisson volant moins futé, en l’occurrence excellent à manger, s’échoua à mes pieds. Je le remis à l’eau.
- Chouf comme c’est beau me signala Roger en me montrant deux rangées de dauphins qui surgirent soudain pour effectuer une chorégraphie autour de la pirogue et danser avec l’étrave, tantôt devant, tantôt dessous, l’effleurant sans jamais la toucher.
- Ca me rappelle le jour inoubliable de mon arrivée à Cap Diego. Habitués, Ils escortaient notre barge comme maintenant. Le pilote leur jetait des poissons vivants, qu’il gardait dans un vivier. Fabuleux.
En comparaison, je pense que c’est un Borgia cynique et dépravé qui s’est vanté en disant: Voir Venise et mourir. Car oui, en visitant Madagascar, on peut mourir de plaisir. Car je suis convaincu qu’aucun paysages ne peut, non pas rivaliser, mais surpasser en beauté les joyaux de cette grande île.
- Ce sont peut-être les mêmes ?
- Peut probable. Ils sont des milliers. Mais cette baie est certainement leur terrain de chasse privilégié.
Les cétacés bondirent encore une fois hors de l’eau en poussant des petits cris stridents, un au revoir, et nous restâmes à contempler un bleu uniforme ou il manqua soudain quelque chose d’important. Un vide.
Je souhaite à tous les enfants de la terre de voir une fois ce spectacle, ce don merveilleux de la nature, cette richesse inouïe. Je suis marin et aucun marin ne s’en lasse.
Nous approchions de l’île très vite, trop vite. Un puissant courant nous entraînait.
A ce moment, nous distinguions une longue bordure de corail qui effleurait le dessus de la mer. Et soudain la pirogue ne se tint plus. Violemment balancée par les flots, la salope ruait, piaffait, se cabrait, chavirait son cul par le travers avec autant de métier qu’une femelle en chaleur désirant dégainer le mauvais mâle. La colère se mêlait à l’écume.
- FREINE PIERRE, FREINE, hurla Roger qui pagayait à contre. NOUS ALLONS NOUS FRACASSER SUR LES RECIFS.
- C’EST CE QUE JE FAIS, MAIS LE COURANT EST TROP FORT.
Se produisit l’inévitable:
- CRAAAAC… Craaaaaaaaac!
Un long bruit de bois brisé se répercuta soudain dans son flanc. Fracassée. Nous penchions dangereusement.
- Gaffe mec ! Mais je n’ai pas le temps de le prévenir que celui ci à déjà sauté à l’eau. T’es con ou quoi? T’as pas un pied dans un bénitier, j’espère ?
- Non!
- Tu ne les as pas vu?
- Non.
- Fait gaffe quand même.
Je lui tendais la main. Une jambe enfoncée jusqu'à l’aine, l’autre repliée sous une fesse, en appuis sur le corail, il battait des bras pour maintenir son équilibre.
La pirogue grinçait, gémissait, couinait dur, mais ne bougeait pas d’un pouce.
- Merde, il ne manquait plus que ça, maudit roger, en
parlant d’une armée de méduses siphonophores qui s’approchaient. Mollement balancées par le clapot des vagues, elles flottaient entre deux eaux.
Heureux que nous étions en treillis et pataugas.
Ces jolis dômes mauves, sous lesquels ondulaient de belles chevelures aux fins filaments, transportent un poison si cumulatif que les toxines inoculées ne peuvent être éliminées, l’organisme ne provoque aucune réaction immunitaire.
Coincés en chœur entre des bénitiers géants et des méduses mortelles l’aventure s’annonçait sous de joyeux auspices.
Nous tirons la pirogue comme nous pouvons jusque sur la plage, que la marée avait réduite à une portion congrue. En faisant très attention ou nous posions les pieds, car le moindre écart, le moindre glissement sur le fragile corail nous auraient coincé dans un bénitier sans espoir aucun de pouvoir l’ouvrir pour nous en dégager. Pas même à la hache , l’espace étant insuffisant pour œuvrer sans nous couper la jambe.
Enfin sur la plage :
- Ne trouves-tu pas cette absence de bruit étrange toi ?
Pas un cri d’oiseau, rien, comme si nous étions épiés. Qu’en penses tu ?
- Peut être des sorciers comme il en vient souvent ici en
procession ? Nous les avons déjà vu avec leurs torches la nuit. Mais pour y faire quoi ?
Machinalement je ramassais un coquillage à demi enfoui
dans le sable.
- Attention pierre ! Si c’est celui auquel je pense, il est mortel.
- Et merde !
Avec tous ces trucs qui piquaient, mordaient, pinçaient, broyaient et envenimaient, c’était à dégoutter un bataillon de conseillers généraux de voyager en outre- mer aux frais de la princesse. Y compris les plus savants pour étudier l’intensité des variations électriques des spasmes copulatoires des moustique bleus hermaphrodites pendant la saison de leurs amours. Un travail anti- apartheid sérieux, pour jumeler les diptères noirs des mines du sud, avec leurs congénères blancs des mines du Nord.
Effectivement tout splendide qu’il fut mon rare cône royal, au manteau jaune et blanc, rayé de rouge, camouflait dans sa trompe musculeuse un dard à venin plus redoutable et fatal que celui du cobra. Les laboratoires ont depuis longtemps dissocié ses vingt trois molécules, et chacune d’elle est bénéfique pour soigner une maladie ou le dysfonctionnement d’un organe, mais il est incroyable de penser que l’association de toutes ces molécules réunies puissent fomenter le poison le plus agressif de toute la faune animale.
Soudain je m’esclaffait encore :
- Mais c’en est truffé ici Regarde deux olives noires. Elles sont aussi recherchées que les cône. Normal l’endroit est préservé.
- Laisse béton, veux tu ? Aide-moi plutôt à réparer la pirogue pendant que je fabrique des tasseaux. Evitons de rester trop longtemps à vue sur la plage.
Trois carcasses de chiens attachés de leur vivant par la patte arrière vidés de leur chaire par les crabes finissaient de pourrir sous les arbustes. Ce qui me rappela l’un de mes stages passés à Cap Diego, non loin de là, de l’autre coté de la baie.
Un dimanche matin et alors que je péchais à l’explosif dans un trou découvert par la marée, passa, non loin de moi, une charrette tirée par un zébu et conduite par deux autochtones aussi bien déguenillés qu’enrubannés. Je n’y prêtait tout d’abord aucune attention. Mais le temps passant, je fus intrigué par la direction qu’avait pris cette carriole. Elle ne menait nulle part. Etrange aussi me parurent les burnous qui cachaient les visages de ces curieux nomades. Pas le genre du coin. Mais alors qui étaient ce ? Des pilotes sahraouis qui se seraient perdus au XVI éme siècle sur le Paris Dakar ?
Leurs traces furent d’autant plus facile à suivre qu’elles marquaient profondément le sable. Mais sans mener bien loin, tout juste à trois cents mètres. Pour cesser devant l’épaisse muraille des palétuviers qui poussaient entre le niveau des hautes et basses marées.
Tout d’abord, je n’en crus pas mes yeux. Ou était donc passé ce foutu chariot ? Dans la mer ? Ce n’était pas un sous-marin. Mais très vite, je dus me rendre à l’évidence : il avait disparut ! Ou est quand ? Un mystère à peine croyable ! Et celui-ci était d’autant plus grand et fou qu’il n’y avait d’autres empreintes que celles des roues de cette guimbarde. Impossible aussi qu’il soit reparti sans passer devant moi. L’endroit formait un cul de sac fermé par la végétation que l’on pénétrait que par un étroit goulet. Alors ? Et pas de téléphone pour appeler cette vieille canaille de Holmes, Sherlock pour les intimes. Le vieux en aurait rompu le tuyau de sa pipe et piétiné sa casquette.
Face à cette énigme, je pénétrais plus en avant dans la foret de mangroves. Mais rien là non plus, si ce n’était l’entrelacement des racines qui interdisait tout passage supérieur à celui d’un homme.
J’ai donc continué en traversant une haie de pics semblables à des pointes d’asperges.
Ces pneumatophores aux longues tiges, s’érigeant bien droites en direction du ciel, sont les poumons des racines des palétuviers. La marée haute assure leur besoin en oxygène.
La végétation s’épaississait au fur et à mesure de mon avance. Je pataugeais dans la vase. Elle sentait fort.
A ce moment, empêtré dans des racines crochues, j’entendis un bruit de tam-tam à la sonorité régulière mais, plus faible que sourde. Juste ce qu’il fallait pour aviver ma curiosité.
J’étais jeune et enthousiaste ; et aurais-je compris que je me dirigeais droit dans un piège que je m’y serais sans doute quand même rendu : Pour preuve, essayez donc vous, un samedi soir, d’empêcher un spermatozoïde qui crèche dans les bidonvilles du col de l’utérus de grimper faire la foire dans le dancing de la trompe de fallope. C’est assurément plus facile que de faire raisonner l’âne que j’étais.
Fébrile, qu’allais-je découvrir ? Un sabbat ? L’un de ces ballets bleus ou roses qui émoustillent les bourgeois provinciaux ? Un envoûtement fanafody ? Ou que savais-je encore de sordide ou d’extraordinaire ? Mystérieuse Afrique !
J’écartais les branches. Je poussais ou relevaient toutes celles qui gênaient mon avance. Elles me griffaient le visage et déchiraient mon pantalon. L’avance devenait de plus en plus difficile. La boue qui me recouvrait ne prit subitement plus aucune importance. Inch Allah !
J’escaladais les racines gluantes et fangeuses une à une. Je glissais, je tombais, je m’enlisait jusqu’aux cuisses dans un cloaque nauséabond. Un paysage de cauchemar ! Un univers de sorcières aux pouvoirs nauséeux ! Un lieu hanté !
Il me fallut toute ma force pour m’en extraire, pas à pas. Le tam-tam m’envoûtait toujours, m’appâtait comme l’os de la fourrière pharmaceutique appâte l’animal de compagnie perdu par une vieille grand-mère, qui terminera son existence en rouge à lèvres.
Soudain le doute s’insinua. Car aussi bizarre que cela puisse paraître, le son de ce maudit tam-tam n’augmentait pas. Il continuait de battre sourd et régulier, sans augmenter ni baisser de volume, malgré ma progression. Et toujours rien en vue. De la folie.
Dans ma précipitation, je fis l’erreur de traverser une large et longue étendue boueuse qui m’envasa jusqu’à la taille, sans réussir un mouvement autre que celui de m’enfoncer plus encore. Et sans l’ultime réflexe qui me fit saisir une branche pleureuse, il est probable que je serais aujourd’hui momifié dans les sables mouvants.
Ma retraite de soldat en dérive fut peu glorieuse. Et ne fit fuir que des dragons miniatures, des poissons gobies, les seuls ,peut être, dont la frayeur surpassait la mienne.
Comme eux, je me mis à ramper sur la vase, mais sans l’aide de nageoires pectorales et sans pouvoir me jucher sur le fait des racines.
Longs d’une dizaine de centimètres, ces poissons gobies n’aiment pas la mer et subsistent en fouillant la vase à la recherche d’animalcules. Ne possédant pas de poumons, ils s’oxygènent en remplissant d’eau leur poche branchiale située à l’intérieur de leur tête quelques millilitres d’océan irremplaçable.
Une explication me fut donnée :
- Ces gens transportaient certainement des enfants drogués en prévision d’un sacrifice. Cette pratique étant interdite, les sorciers t’attiraient dans les sables mouvants en frappant d’une manière très spéciale le pli du coude avec le plat de la main. Et tu as du manquer l’entrée de leur repaire, très certainement d’autant mieux camouflée qu’ils avaient du effacer les traces du chariot pour en faire des fausses qui t’ont trompées. Me dit Erlott le belge.
Toutefois les sacrifices de chiens remplaçaient le plus souvent les sacrifices humains.
Aussitôt libre, le pigeon déploya ses ailes , monta un laps de temps, décrivit des cercles et piqua droit à en direction de la maison de Marcel.
*
* *
Chapitre 2
Nossy Longo
La nuit des chiens volants
Il n'existait pas de piste pour atteindre le sommet de l’ile. Glissé sous les feuillages, Roger ouvrait la voie au coupe-coupe. Tandis que derrière, je tirais les sacs en rampant. Les cordes, que nous portions autour du buste, façon alpiniste, limitaient nos gestes en s'accrochant à toutes les aspérités. Une chierie de première. Et l'espace manquait pour ôter ce barda...
Nous rampions tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos. Selon les coupes. Mais le bras qui tenait la machette devînt vite douloureux, s'inquilosant à mesure de la progression. La sueur colla bientôt nos vestes à la peau.
- RECULE VITE! Hurla soudain Roger, en me piétinant la tête.
- Ho! Attend que je descende. Qu'y a-t-il, merde?
- Une araignée comac. Chouf! dit-il, les yeux pleins d'horreur, et en se laissant glisser à mon coté.
- Passe derrière!
Une énorme araignée blond-sale et velue, très impressionnante, une theraphosa blondi de ving cinq centimétres de diamétre montait la garde sur sa toile. Une assiette à soupe n'aurait vraisemblablement pas suffit à la contenir toutes pattes déployées. Je la considérais comme la bête la plus immonde et la plus dangereuse de Madagascar car elle pullulaient. J'en fis deux bouts visqueux qui gigotèrent un instant. Répugnant.
Prenant la tête de l'ascension je soulevais chaque pierre de la pointe du coupe-coupe. Afin d'éviter toutes piqûres au ventre. Scorpions et scolopendres venimeux grouillaient en trop grand nombre.
Dix minutes après Roger me demanda si j'entendais les couinements.
- C'est rien. Regarde plutôt à droite. C'est truffé d'haricots sauvages. Qu'elle chiotte!
Les haricots sauvages ressemblent à nos haricots domestiques, mais de couleur jaune tigré de noir. Les poils fins et volatiles qui les recouvrent étaient notre hantise et celle des autochtone. Transportés par le vent ces petits poils se plantent dans les pores de la peau où, vibrant à l'unisson, ils attaquent le système nerveux.
Si par leur forme ces poils microscopiques ressemblent à ceux du poil à gratter, leurs démangeaisons urtiquantes valent celles de milliers d’orties...
*
* *
Au retour d'une marche forcée, des camarades furent piégés par ces poils que je ne connaissais pas alors. De fait, je ne compris pas la raison pour laquelle deux des nôtres se roulaient au sol en hurlant. Leurs contorsions et grimaces indiquaient pourtant une souffrance de martyr: l'un se tranchait l'avant bras au couteau comme l'on tranche un jambon; l'autre, dans une danse de ST-Guy inventait le Smurf.
Nous ne savions que faire. Aussi, sur les conseils du guide, nous les avons attaché nus et enduits de glaise à un arbre exposé au soleil. De manière à ce que la glaise en séchant emprisonne les fins poils et les extirpe en tombant par plaques.
Comme disait Roger qui en avait enduit les draps d'un caporal:
- C'est une belle arme pour te venger. Mais attention quand tu les cueilles: tu les rentre directement dans un sac en plastique sans toucher les bords et pas de vent.
Le fait de contourner les haricots nous rapprocha des bruits.
Nous pénétrâmes bientôt dans une trouée, dans un long et large tunnel de verdure qui se prolongeait jusqu'au sommet et dans lequel, à cinq ou six mètres au dessus de nos têtes, étaient accrochées d'innombrables grappes noires qui ondulaient et palpitaient au rythme d'un vaste coeur de démon.
- Qu'est-ce que c'est que ces trucs? dit Roger, en se mettant debout et en regardant ces énormes bestioles noires, d'immenses chauve-souris à têtes de chiens rousses.
- Je n’en ai jamais vu en vrai. Mais je crois que ce sont des roussettes.
A mes paroles, l'une d'elles se détacha, tomba comme une noix au pied d'un arbre, se redressa, déploya des ailes aux dimensions effarantes, vola en glissant au ras de l'humus et disparut en direction du sommet.
Roger explosa un <<merde!>> qui lui sorti du coeur.
Nous n'étions pas revenus de notre stupeur qu'une nuée d'ailes noires et griffues, des centaines de têtes de chiens, rousses, aux yeux rouges et cruels, aux corps énormes, comme de gros rats, aux babines retroussées en rictus sur des dents acérées, nous attaquèrent de toutes parts. L'apocalypse.
- La nuit des chiens volants, hurla Roger, que me cachait un nuage de ces horreurs. Taille Roland! Taille! Cria-t-il en éclatant d'un rire énorme qui lui sortit des entrailles.
Un fou ce mec! Sans peur et sans reproche, le grand. Son industriel de père eût été fier de voir son épigone si prompte au massacre, digne du grand-père, propre à perpétuer l'empire, à gérer les contentieux, ou la fortune au bout d’un bras armé...
Nous taillons, tranchions et piquions dans ces noires succubes sorties des enfers. Nos lames sanglantes décrivaient des arabesques. Les monstres blessés se crashaient en vrilles. Nous les piétinions, nous pataugions dans l'hémoglobine. Mais ces milles harpies griffaient et mordaient le visage et le cou. Des effluves acres et puants montaient du sol aux narines. Une odeur d'abattoir, de merde et de tripes mal lavées. Dégueulasse. Puis le combat cessa. L'ennemi fuyait en un long nuage noir.
- Pierre! Dégage moi cette saloperie du dos.
Je plongeais la main. Pas assez vite. La roussette me mordit un doigt. Colère et rage. Je la jetais à terre. Et fit sur elle comme sur mon chapeau quand quelqu'un me dit non. Je sautais dessus, pieds joints et talons vengeurs. Qu'il ne reste qu'une bouillie, qu'une galette infâme, de la bouffe pour les oiseaux.
Cinquante bestioles gisaient sans vie. Trente autres agonisaient ça et là en dernières convulsions. Nous vidâmes nos sacs pour prendre de l'alcool et du mercurochrome, ce qui peu après, nous fit ressembler à des peau-rouges. Cochise et Géronimo sur le sentier de la guerre. Dix têtes de chiens sanglantes, tranchées nettes, pendirent bientôt à nos ceinturons. Trophées de chasse. Les sorciers n'avaient plus qu'à bien se tenir sinon, les caillots de leurs scalps eussent volontiers gouttés sur nos treillis. Non? Pourquoi? Et la photo alors, comme ces riches viandars qui "safarisent"?
Mais nous n'avons pas gardé ces horreurs. Ni au ceinturon ni ailleurs. Rien à prouver. Kein photo. Pour fixer quoi? Un noir bataillon de mouches à reflets verts bourdonnaient sur les blessures de ces charognes déjà putrides?
Appelée chiens volants, roussette ou chauve-souris de Livingstone, cette espèce vit essentiellement aux Comores, à Madagascar et sur l’île de la Sonde aux philippines Instinctivement frugivore, elle se nourrit aussi de grenouilles et de petits animaux. Remplissant une fonction importante de l’écosystème ses poils pollinisent la flore. Pourtant, elle est menacée de disparition à cause de la déforestation qui détruit son habitat.
La trouée débouchait directement au sommet, dans une clairière où poussait un unique flamboyant sans fleurs et à demi couché sur le sol. Le vent, sans doute? Des initiales illisibles et boursouflées étaient gravées dans son tronc.
- De quand dateraient-elles, d'après toi? S'inquiéta Roger.
- J'sais pas? Vingt ans, peut-être plus? Mais c'est un travail de blanc. Aucun doute.
- Si nous ne sommes pas les premiers, l'herbe peut nous rassurer. Il n'y a pas de radio-activité. C'est toujours ça.
- Affirmatif. Mais pas de tombeau non plus.
- Faisons l'tour. Et si y-a rien, creusons. Que faire d'autre?
- Rien!
Puis soudain l'orage Belge éclata, imprévisible...
- Putain de merde! Nous sommes de vrais cons! S'énerva mon pote en plantant son poignard dans l'arbre.
- Warum?
- Si nous avions apporté un jeu d'échecs nous aurions pu faire une partie au milieu des cadavres des chiens volants...
- Avec une pince sur le nez?
- Pourquoi pas?
- Allez viens jobard. Jetons un oeil après nous ferons un caoua.
*
* *
Chapitre 3
Les squelettes
Sur l'autre versant de l'île la falaise chutait à pic. Nous scrutions ses abords penchés sur une corniche. Au nord ouest, à neuf heures, et à trente mètres au dessus du niveau de la mer, j'aperçus cinq trous circulaires creusés dans la paroi, à égales distances et sur le même plan.
Des rêves de fous prirent nos têtes. Corde attachée au tronc de l'arbre, en trois bonds j'étais en bas sur les rochers. Roger aussitôt à mes cotés, nous nous allégeâmes du barda pour nous hisser à la hauteur des trous, sur un petit promontoire rocheux qui nous laissait libre de nos mouvements.
Dommage que nous méconnaissions la présence de ces trous et leur accessibilité par voie de mer. Que de temps de gagné!
Face à la falaise, Roger explorait le trou le plus à droite, moi, celui d'à coté.
Ces cavités, très étroites, quatre vingt centimètres de diamètre sur deux mètres de long, avaient été taillées à la main. Une barcasse, couverte de pierres plates, occupait chacune d'elles. Mais a l'intérieur l'aisance manquait. Difficile d'évoluer autrement que comme un rat dans son tuyau.
- As-tu aussi un squelette Pierre?
- Oui, mais sans tête. Et toi?
Mes paroles résonnèrent dans le conduit, lugubrement.
- Sans tête. Probable que c'était une femme qui...
Mais les autres paroles se perdirent.
Le squelette reposait au fond de la pirogue. Ses os étaient jaunis, comme polis par le temps. Mais pourquoi manquait-il la tête? Etaient-ce là des squelettes d'esclaves sacrifiés le jour de la mort de la Reine, pour la servir dans l'au-de-là, comme au temps des Pharaons?
Cette première fouille ne donna rien, je remis les pierres en place et sortis à reculons. Pour descendre jusqu'en bas et remonter à l'autre trou, celui du milieu.
Ce troisième trou ressemblait aux deux autres. Mêmes dimensions, même barcasse, mais fendue sur la longueur, et mêmes pierres qui la recouvraient.
Le squelette que j'y découvris n'était pas à l'évidence celui de l'époux de Marie Antoinette d'Autriche, mais celui d'un sage, avec encore la tête sur les épaules. Un vieux suaire brun, passé de couleur, l'enveloppait. Mais rien à coté. De trésor, fifre!
Une pierre plate, moitié ronde, moitié ovale, gravée de plumes d'oiseaux en forme d'éventail, était posée en biais au fond du boyau. Et bien qu'avivant ma curiosité elle ne fut pas facile à atteindre. Embrassant la barcasse, l'étreignant, la tête dans les os, je me suis contorsionné un moment...
Si la pierre bougeait, le cercueil bloquait son déplacement. Coincé, je tortillais du corps et ressortis à reculons.
- Viens m'aider à sortir le cercueil. Il gêne pour déplacer une pierre plate gravée qui bouge. Voir c'qui a derrière.
De Roger je ne voyais que ses rangers. Deux minutes sans réponses:
- Qu'est-ce tu fous?
- Lâche moi l'gilet! Je gratte le sable sous la pirogue.
- Et alors?
- Y'a fifre!
- Laisses béton et viens m'aider.
Après l'envol des chauve-souris, j'espérais que pas un gonze n'eut l'idée de regarder de ce coté de l'île à la jumelles, nous étions repérables.
Il apparut enfin.
- Ok! Que dois-je faire?
- Je vais pousser la pirogue hors du trou, tu la retiens, qu'elle ne tombe pas.
Sortie au trois quart.
- Arrête! Ne pousse plus, hurla-t-il, en précaire équilibre sur une prise rocheuse, le cul de la pirogue sur le ventre. Un chouia encore et je bascule dans l'vide!
- Deux centimètres et c'est bon.
- Fais pas l'con! J'suis dans le vide! Sinon je lâche tout et je saute. Rien à foutre de ton machabe.
- Bouge pas j'ai réussi. Je tire la pirogue à moi. Accroche toi. Ok?
- Ok!
Torche en main, mon coeur battit la chamade...
- Il y a un puits qui semble profond. Monte l'échelle de corde. Je suis coincé.
- On a pas d'échelle de corde.
- Comment pas d'échelle de corde? C'est moi qui l'ai mise.
- Oui. Mais je l'ai retirée. Elle prenait trop de place. J'ai pensé que nous n'en aurions pas besoin pour trouver un tombeau à l'air libre. Autant pour moi. On va en fabriquer une avec les cordages que j’ai mis pour la remplacer.
- Alors remontons maintenant. Qu'elle soit prête avant la nuit.
L'escalade de la falaise n'a pas été aisée. A mi-hauteur je fus surpris par un gros scolopendre qui détala sous ma main. Bonjour la gangrène et l’amputation. Construire une échelle de vingt mètres pris quatre heures en bossant dur. Les barreaux, des branches taillées, furent fixées aux cordages avec du fil de fer. Du solide. Puis casse-croûte. Après lequel Roger s'isola, un impérieux besoins, mais pas depuis cinq minutes qu'il revint en hurlant, piqué par une de ces petites guêpes, très virulentes à Madagascar.
Voir mon ami ainsi, courir avec le pantalon roulé en bas des jambes, avec la grâce d'un indri, cul et sexe à l'air, me déclencha un fou rire inestinguible.
- Inventes-tu une nouvelle marche au sac pour fêtes champêtres amigo?
- Fou toi pas d'ma gueule, veux-tu? Y-a rien d'drôle.
- Fais voir. Merde! J'pensais pas qu'tétais piqué à ce point.
Piqué au milieu du dos, l’inflammation couvrait une assiette de chair.
- Pourquoi? Ai-je l'habitude de m'balader avec la merde au cul? dit-il, vexé comme un pou sur un crâne chauve.
- Fais pas chier. J'pensais pas à mal. Maintenant faut retirer le dard que ça ne s'infecte pas et frotter avec de l’alcool. Ça continue de gonfler. Quelle chiotte!
Mais se plaindre n'était pas le genre de la maison. N'avais-je pas déjà vu mon ami la bave aux lèvres, les yeux hors de la tête, tomber dans les pommes à chaque arrivée de cross régimentaire, ou presque? Aller jusqu'à l'extrême limite de ses forces? Sa volonté et son endurance au mal était connue depuis l'instruction où, s'étant brisé une jambe pendant une marche, il refusa la civière. Huit jours d'hosto équivalait à recommencer l'instruction au début. Roger nia la fracture, fabriqua une attelle de fortune et marcha les six autres kilomètres sans un mot. Traits marqués et sueur témoignaient pourtant des souffrances.
A l'arrivée au camp, ordre express du Capitaine, il fut transporté à l'infirmerie. Fracture du péroné. Mais "tête de mule" ne voulut rien savoir.
- J'accepte d'être plâtré mais à la condition que ce soit un plâtre de marche et que je retourne en section. Sinon je refuse et tant pis si je ne suis plus bon pour personne. Je marcherais tel quel.
Incroyable! Du jamais vu à la légion! Son mauvais caractère paya: trois semaines d'exemption d'exercices physiques avec repos en chambrée dés que possible. Tout autre, aurait plongé à l'infirmerie et recommencé l'instruction. Le pot de pus!
Lui et moi étions frères de douleurs, marqués du même sceau, de la même empreinte, du même tatouage. Et nous n'en étions pas peu fiers...
A la Légion tous ou presque étions parcheminés de dessins. Une manière de paraitre. Provocateurs, nos tatouages creusaient un fossé de démarcation, affirmait un esprit marginal. Par la sueur et le sang, par l'aventure, nous savions pourquoi nous les portions. Bien ou mal, à tord ou à raison, ils étaient justifiés. Mais très mal vus, en France l’accés aux piscines et plages privées nous étaient interdits. Alors voir aujourd’hui ces grafittis sur des bataillons de “bonniches”, c’est un énorme éclat de rire.
Nous nous sommes donc distinguès avec de l'insolite, de l'inédit, quelque chose d'unique, qui donne du "prestige", si on peu appeler ça comme ça. Et nous en avons eu du "prestige", dans les bordels où se sont englués nos pinceaux...
- Man, chiche que nous nous fassions tatouer une mouche sur le noeud, me proposa Roger, un soir où nous buvions la bétsa-bétsa – ce terrible alcool de lait de coco macéré - dans je ne sais quel bouge, dans le bidonville Tanambo 5.
- Sur la peau ou sur le gland?
- Sur le gland. Ailleurs c'est donbi. Nombreux sont ceux qui en parlent mais peu ont eut les couilles pour le faire. Tous ont connu l'ami de l'ami du cousin de l'oncle d'un beau-frère de l'arrière grand-père du voisin du curé qui a marié sa fille avec le zouave du pont d'l'Alma, qui s’est fait tatouer un serpent dont la queue part du nombril, tourne autour de la bite - qui pend évidemment jusqu’au genou - et termine avec la tête sur le gland. Mais personne n'a jamais vu ce serpent héroïque des temps jadis. Alors restons modestes et tatouons nous une simple mouche. D'accord?
- Rouge et verte? Sur toute la tête?
- Rouge et verte, sur toute la tête!
- Affirmatif! Où, quand, et que parions nous?
- Demain si tu veux. Et parions deux caisses de bières. Tape là. Schwein qui se dédie!
- Schwein qui se dédie!
Voilà donc comment, pour quelques verres de bétsa-bétsa et une parole de trop, j'en vins à me cramponner à un tabouret, un morceau de bois serré entre les dents, et mon machin recroquevillé tenu dans un chiffon par un Belge - le tatoueur officieux de la compagnie, grimaçant de douleurs et d'avantage suant que le juge de la chanson de Brassens traîné par l’oreille dans le maquis. Deux fois vingt minutes pendant lesquelles les amis riaient à s’en rompre les cervicales et que Roger, stoïque, attendait son tour.
Non! Elle n'était pas guerrière ce jour là, la terreur de ces dames, mais à l’image d’un escargot, comme au jour de ma naissance quand le docteur la cherchait partout.
Comment le tatoueur arrivait-il à suivre le tracé du dessin baigné dans le sang? Mystère? Car ça saignait un max! Un as ce type, aguerri par quinze années de tatouages à la Légion.
Les trois aiguilles montées et ligaturées en biseau sur l'encoche d'un crayon de bois, déchiraient ma viande. Et pas moyen de travailler autrement qu'à l'arraché. Ce qui, au vu de l'élasticité naturelle de ce muscle, n'était pas la joie. Mais une taxe - sur la valeur ajoutée - pour que la bête, turgescente, la flamme aux joues, puisse se gorger, telle une grenouille en boeuf, devant les péronnelles qu’elle désire.
Par la suite nous ne pouvions pas sortir l'un sans l'autre dans un bar sans qu'il ne se trouve un ivrogne pour parier sur l'invraisemblance de nos mouches. Au fil de la conversation:
- Moi j'te dis que j'connais des lascars qui sont tatoués sur le gland. Lançait l'ami complice.
- Sur le gland? Impossible! Répondait le pigeon qui pourtant vantait: Mais j'ai vu l'ami d'un ami qui avait un serpent qui… et gnagagna et gnagnagni...
- Si tu m'crois pas, j'te parie une tournée générale et deux en plus pour eux que je te les présente avant huit jours.
- Pari tenu. Tu m'les présentes avant huit jours, hein?
- Kein problème, ils sont là! Patron? deux assiettes et couverts complets pour montrer les saucisses mouchetées de nos amis...
Parfois, mais plus rarement, c'était une dame qui relevait le pari. Et nous repartions toujours ronds défoncés comme un terrain de manoeuvres.
Roger semblait touché par sa piqure de guépe. Il somnolait à plat ventre . Je le secouais.
- Mec réveille toi! il est déjà presque 16 heures et si on
veut descendre fouiller un peu on n'a pas de temps à perdre. La nuit sera bientôt là. Ok?
Chapitre 4
Le trésor de Libertalia
L'échelle de corde fabriquée, nous cassons une croute.
- As-tu déjà fait le tombeau Man?
- Non! Mais mon ami Michel oui. En hiver sur le Mont Cinto, et tu connais la Corse, la morve géle au nez. Les gus bivouaquaient par deux. Avec comme bouffe des rations marocaines sans taffia. Pour se réchauffer, ils enterraient des braises au milieu de la tente. Les officiers, par contre, toujours soucieux de leur confort bourgeois, utilisaient des grandes guitounes chauffées au mazout. Ils mangeaient aux chandelles avec assiettes en porcelaine, argenterie, verres en cristal et tout le St-Frusquin que tu connais. A un moment, tandis que la troupe crevait de froid, l'un d'eux, encore un nom d’emprunt à rallonge se mit en tête de faire de mon ami un larbin. Ce sous-lieutenant avait bien choisi et son jour et son homme.
- Thareau! Tu es volontaire pour servir au mess officier, dit-il trés pète sec.
- Je suis pas spounsch mon Lieut'nant.
- Exécute les ordres.
- Négatif, mon Lieutenant, je ne suis pas spounsch.
- Thareau! Ne discute pas! Tu seras consigné huit jours!
- J't'emmerde! Lui répondit Michel et devant toute l'asmala réunie, il prit une pile d'assiettes et la jeta aux pieds de l’officier qui lui fit creuser son trou dans lequel il est resté cinq jours et cinq nuits sans boire ni manger et arrosé d’eau toutes les heures.
- Attention en descendant, dit Roger. Allume souvent ton briquet comme les puisatiers pour détecter le gaz carbonique. Sais t on jamais.
- Ne t’inquiètes pas. Ca ne nous protégera pas des pierres radio actives, s’il y en a. Auquel cas, nous serons foutus sous peu. Alors Inch Allah. Qui vivra verra. J’y vais. Surveille nos arrières et attend mon signal pour descendre. J’allumerais la lampe trois fois si tu ne m’entends pas hurler.
- Ok ami, gardes toi.
J’inclinais la tête et m’engouffrais à reculons et a plat ventre dans le coude de l’étroit boyau. Posant avec précaution le pied sur le premier barreau, j’espérais l’échelle de corde assez longue. Nous avions défini la profondeur en attachant une pierre et une lampe au bout d’une corde.
Les deux premiers mètres furent descendus lentement. L’inconnu. Ne glisse pas, mec, ne glisse pas, pensais-je, tu travailles sans filet.
Quatre mètres. La torche accrochée au ceinturon tête en bas se baladait dans tous les sens. Son faisceau accentuait l’impression irréelle que je m’enfonçais dans la gueule d’un monstre. J’allumais le briquet. La flamme jaillit constante. A mon avis le danger résidait moins dans l’hypothétique présence de gaz carbonique que dans l’instabilité permanente de l’échelle qui vrillait dans tous les sens.
Je connaissais la présence des gaz. Gamin, pendant mes vacances et sous les vociférations de ma mère, j’étais descendu plusieurs fois au moyen d’une chèvre au font des puits que mon oncle puisatier creusait dans la Nièvre.
Tout a mes peurs, mon pied glissa pour me retrouver comme un con suspendu dans le vide agrippé des deux mains au barreau qui semblait plier. Suées, angoisses et remise en question. Ce n’était pas le moment de pédaler dans la choucroute.
- PIERRE, PIERRE QUE T’ARRIVES T-IL?
Roger m’éclaira, faiblement, Heureux, je me rétablis.
- ET LE DIABLE MARCHE AVEC NOUS! HA! HA! HA! HA! HA! HA!
- POURQUOI CHANTES-TU IDIOT?
-T’INQUIETES PAS. JE DIS MERDE A NEWTON. CHOUF DEHORS QU’ON NE NOUS COUPE PAS LES CORDES. Ma hantise.
Sept mètres. Coup de briquet. Mais cette fois en me cramponnant d’une main et d’un avant bras passé à l’intérieur d’un barreau. Prudente la bête. Mais de gaz néant et l’air sec n’exhalait aucune odeur.
- CA VA.
- OUI
Quinze mètres. La lampe révéla une salle immense bourrée d’une multitude d’objets mais apparemment pas de tombeau.
Je descendis les derniers mètres sur un bas d’échelle branlant et fis quelques pas en arrosant au hasard ces objets poussiéreux de jets de lumière.
- ALORS
- DEUX MINUTES QUE JE PUISSE TE FIXER LE BAS DE L’ECHELLE ET TU POURRAS DESCENDRE.
Le temps de faire ce travail:
- VAS Y. MAIS ATTENTION. TU ES BEAUCOUP PLUS LOURD QUE MOI.
La grotte était vaste. D’origine naturelle, ses parois lisses étaient peintes de motifs naïfs, représentant des couples en positions érotiques, des scènes de chasse et de guerre ou se mariaient les rouges et les bleus passés par le temps. En voyant les torchères accrochées ça et là pour éclairer les coins les plus sombres j’ai pensé qu’elles nous seraient certainement utiles.
Cet amas de choses hétéroclites rappelait plus le butin de nombreux pillages que l’offrande aux ancêtres. J’imaginais difficilement l’endroit digne d’une sépulture royale. Plutôt un repaire de pirates qui écumèrent l’océan indien. Leur chef avait du lancer une rumeur pour cacher sa tranquillité derrière un écran de terreur, comme celle qu’inspirait la reine Ranavalona 1 ère. Mais qu’elle soit ensevelie ici ne collait pas. Les cinq trous contenant les squelettes semblaient avoir été taillés dans la masse. Et celui par lequel nous étions rentrés semblait avoir été agrandi comme si il existait une fissure qui donnait sur l’extérieur auparavant.
Plus loin, des énormes blocs assemblés les uns sur les autres, pouvaient cacher une entrée sur la mer. Ce qui confirma mes doutes. Mais difficilement vérifiable à moins d’être cinquante et armés de barre a mine. Par ailleurs, je voyais très bien ces squelettes en mise en scène.
Dans un angle, à gauche, des tambours couverts de peaux de requins reposaient au milieu d’un entrelacement d’arcs et de flèches. Plus en avant, des boucliers en bois, en fer ou en peaux s’appuyaient sur un coffre à ferrures. Des masques africains, horribles mimiques figées, les yeux vides, fixaient le néant. Des sagaies, des machettes, des couteaux rouillés, des ornements de pirogues, des tabourets en peau de léopards, des fauteuils en cuir défoncés, mais de haut lignage, des hauts d’armures, des casques espagnols ou portugais - du temps des grandes conquêtes - un haut miroir polychrome et même un petit lit d’enfant finement sculpté que je fis balancer, tout cela disposé pèle mêle. Le temps n’avait rien dégradé.
Nous sautions, nous courrions, nous gambadions comme des gosses au milieu des coffres et des malles empilés les uns sur les autres, pressés de les ouvrir ou de les forcer à l’aide d’une machette, frénétiques et envieux. Mais tous ne contenaient que des vêtements d’époque, baroques et anachroniques.
Tout au fond, une autre grotte contenait un somptueux décor de cabine de galion espagnol, avec ses boiseries, ses meubles, sa table, huit chaises à hauts dossiers sculptés, un lit et des tapis. Son capitaine, un squelette plutôt petit mais trapu , vêtu de lambeaux qui, assis buste droit et jambes écartées, dont l’une avec un pilon de bois vermoulu, siégeait dans un haut et large fauteuil armorié, ou ce qu’il en restait.
Vision apocalyptique d’outre tombe : Une poignée de cheveux longs plantés épars sur le crâne - comme les accoutume d’ordinaire la pelade - mâchoires largement ouvertes sur des dents brisées, mains crispées sur la hampe d’une lance qui lui transperçait la poitrine, le squelette, tête rejetée en arrière, tourné vers moi, semblait regarder l’enfer avec rage. Peut être était ce là un effet causé par ma présence ? Mais ce n’était plus lui, au baudrier d’épée moisi sur un tas d’os, aux cuissardes tire-bouchonnées aux chevilles , racornies et flottantes sur des fémurs, qui pouvait défendre le coffre posé à ses pieds.
- Qu’en penses-tu ? Dis-je à Roger, déçu de ne pas découvrir un trésor dans cet endroit qui pourtant s’y prêtait.
- Je pense que tout ceci provient des pirates qui ont
fondés Libertalia dans la Baie qui porte depuis leur nom , la baie des Français ou fut construit plus tard Diégo Suarez.
Nous ouvrîmes le coffre. Rien dedans. Mais l’intérieur de son couvercle contenait un très compliqué système de fermeture composé d’un entrelacement de ferrures finement travaillées.
- Curieux. Il n’a pas d’armes. Il à du se faire surprendre
par un ami ! Et probable que sont assassin a pillé son coffre. Car sinon pourquoi serait-il juste là, à ses pieds?
- Je n’sais pas. Mais tout est possible.
- Rappelle moi Libertalia. Je l’ai lu mais je ne me souviens plus.
- A la fin du XVII ème siècle, après l’abolition des droits de courses, de nombreux corsaires qui officiaient aux Antilles, toutes races et nationalités confondues, se rallièrent en pirates sous les ordres du capitaine Misson et de son adjoint Caracioli et vinrent pirater dans l’océan Indien. Principalement à Madagascar qui leur offrait tout ce qu’ils pouvaient désirer. Là, ils organisèrent une confrérie égalitaire et fondèrent Libertalia, la première société réellement démocratique. Tous se déclarèrent égaux entre eux, en droits et en partage de butins. Et pour le prouver, ils libéraient les esclaves des prises pour en faire des hommes libres qui pouvaient rejoindre leur communauté libertaire. Bientôt associés avec des marins anglais sous le commandement du capitaine Tew ils devinrent riches et puissants en nombre en attaquants tout autant les convois royaux, ceux de la compagnie des Indes et ceux du Grand Mogol. Les matelots des prises se joignaient d’autant plus facilement à eux, qu’ils avaient été souvent kidnappés pour servir et par suite cruellement maltraités à bord des navires royaux sur lesquels les officiers s’érigeaient presque toujours en potentats. Un jour pourtant les autochtones les attaquèrent par milliers, sans que nous sachions aujourd’hui vraiment pourquoi. Les libertaliens ne se défièrent pas, les trocs ayant entretenu de bonnes relations. L’ami d’hier devenu l’ennemi d’aujourd’hui, tous ou presque périrent, dont Caracioli, pour ne s’être pas méfiés ni protégés d’un danger pouvant venir par voie de terre, au contraire de leurs fortifications qui les rendaient invincibles du coté mer. Quelques-uns de ces forbans, corsaires ou pirates - aux choix - furent pourtant de véritables légendes : Comme le furent les Capitaine Tew, Nathan la flibuste ou Avery qui s’empara d’un bateau du Grand Mogol contenant un immense trésor et l’une de ses filles à laquelle il s’unifia et qui mourût volé, pauvre et malade à Londres. Pourtant, l’histoire n’a quasi-rien retenu de Libertalia, ni de ses fondateurs. Quoiqu’il en soit, aucune de nos très Hautes Eminences, pourtant réfractaires à toutes critiques les concernant, et tous les courtisants, affidés et suppôts professionnels du bla-bla-bla qui les conseillent, n’ont encore réussi à unifier quoi que ce soit et encore moins à imposer la paix sur terre alors qu’il y à deux siècles un pirate à fondé un temps sur une cote sauvage une république internationale respectueuse des droits de l’homme que nous ne verrons pas encore lors de ce siècle.
Alors oubliée la sécurité. Oubliées les consignes et les belles paroles, que l’un de nous deux resta de garde en haut, pendant que l’autre prendrait des risques en bas. Nous avions du boulot pour fouiller tout ça. L’espoir de découvrir quelque chose nous rendait joyeusement hystériques et imprudents.
- C’est la caverne d’Ali Baba s’exclama Roger aussi ravi que moi, en passant un doigt sur le fil d’un grand sabre.
Il fit tomber une tenture. Elle cachait une galerie. Nos cœurs firent un bon, à l’unisson.
- Allons voir. Mais faisons le tour du propriétaire
Pour éviter de nous faire surprendre. Ménageons nous une fuite. Et organisons une communication avec l’extérieur.
- Comment ? Deux nous font défaut !
- C’est bien ce qui me gène.
J’étais inquiet à l’idée que quelqu’un puisse mortellement nous isoler. Signaux ou non à Marcel. Aussi faits aux pattes que des ripoux postichés pris à cambrioler la salle des coffres de la retraite des vieux, un blâme. Et compagnons à perpétuité du corsaire.
- A mon avis, il n y a pas d’autre sortie. Ils ont tout murés, sinon nous verrions des chauves souris.
- Une ouverture a forcement existé, murée ou non, pour entrer tout ce bordel.
- Evident. Allons-y.
La galerie qui laissait sans problème le passage à trois hommes de front descendait légèrement en direction de la plage. Cent quatre vingt deux pas. Nous avons débouché dans une autre grotte, vingt mètre sur vingt - au pif - et dix de haut.
D’autres coffres et des squelettes jonchaient le sol. Tous dévêtus et sans arme. Tous morts de mort violente : embrochés ou fléchés et, pour certains, avec la tête tranchée.
Ils jonchaient le sol, là où la mort les avait pris: sur le dos, bras et jambes écartées, sur le coté, sur le ventre ou recroquevillés. J’en dénombrais dix sept.
Au milieu de cette salle trônait un tombeau malgache entouré de cornes de zébus appelés bucranes. Nous l’ouvrons mais pas de trésor, seulement un squelette enveloppé de tissus.
- C’est très certainement la sépulture d’un roi Sakalave
et nous avons l’explication des cinq squelettes, me dit Roger. Des esclaves et sa femme tués en même temps que lui pour qu’il ne reste pas seul et puisse être servi dans sa mort.
- La raison peut être aussi de cette tuerie, pour avoir profané un lieu sacré.
J’ai remis la tête sur les épaules à un, il n’a pas remercié. J’ai démembré un autre, il n’a pas crié. Nous étions en sécurité.
Cette cavité donnait sur ce qui avait du être une large entrée, plus ou moins , à hauteur de la plage. C’était à cet instant visible qu’elle avait été obstruée de l’extérieur par d’énormes rochers. Aucune issue. Un chouette tombeau.
Et toujours cette angoisse sous-jacente, comme quand l’estomac vous mord au réveil, ces jours sans, ou le ciel vous guette au détour du trottoir, pour vous tomber sur la tête.
Mon compère fouillait minutieusement les coffres, vidaient les poches des vêtements.
- Si des fois une pierre précieuse ou de l’or, me dit il.
- T’a raison. Pourtant, si je trouve des morbacs, je les mets dans mon portefeuille, pour les exposer sous vide dans une salle de trophées. Avec une légende pour mes petits enfants : « Les chasses aux morpions du grand-père légionnaire dans les îles inhospitalière des mers du sud ». Ils seront fiers mes petits lardons.
- Fouille au lieu de raconter des conneries.
Ces autres coffres ne contenaient rien d’intéressant : des chiffons et des vêtements troués - certains brodés d’or - disputaient la place aux chapeaux, ceintures, chaussures à boucles dorées ternies et autres bricoles et colifichets propre à travestir un carnaval brésilien.
Après avoir tout fouillé sans rien trouver d’intéressant, ni ne rien prendre, Roger remonta le premier.
Quand je fus à plat ventre dans le réduit du cercueil de sortie, je pris le temps de contempler un reflet de lune sur l’océan !
J’écoutais les vagues, le vent et tous les bruits qui emplissaient une nuit tropicale de mystères. Des pétrels à plumage noir et blanc m’effleurèrent en criant. Apeurées à la pensée que je puisse découvrir leurs nids situés quelque part au dessus de ma tête. J’admirais leur aisance à voler en épousant le creux des vagues pour se protéger du vent. J’étais heureux. J’allumais ma première cigarette depuis des heures et fumais avec le vice de la sentinelle qui planque la lueur entre ses mains sans soucis de recevoir une balle en plein front.
- VIENS-TU OU NON ? cria Roger.
Plus facile à dire qu’à faire. Mais lui, l’avait fait. Je n’avais pas la place pour me retourner. Une main cramponnée aux cordages qui pendaient, l’autre sur une prise rocheuse, et c’est avec la tête la première et le buste complètement dans le vide que je dus effectuer un rétablissement chaotique.
La tente montée, nous étions libres de rêver à notre frustration.
- C’est quoi, ces os?
- Un souvenir de roi Sakalave. Le tibia, c’est pour toi, le fémur, c’est pour moi.
- Et que veux tu que j’en foute de ton tibia, de la soupe ?
- Tu le donneras à tes petits enfants comme trophée trouvé dans les îles des mers du sud.
Pourquoi le contrarier, pensais-je ?
Cet os, en aparté, fera une heureuse, mais je ne le savais pas encore. Une autre histoire de dingue.
*
* *
Chapitre 5
Fémur et tibia
Ma nage était désordonnée. Aucune chance d’échapper aux crocodiles qui fonçaient sur moi…
- Ca t’apprendra à me piller s’exclama le squelette mutilé, debout sur une jambe en haut de la falaise.
Quand d’immondes mâchoires se refermèrent sur mes jambes je hurlais !
- Gerbe de ton couchage ! Il est 9 heures.
Roger me secouait l’épaule.
- Putain ! Quel rêve à la con.
- Bois ton jus il va être froid. J’ai effacé nos traces.
- Les bestioles ?
- Pendues aux arbres, elles dorment.
Trop chaud. Je le boirais après. Quel temps fait-il ?
J’étais à plat ventre, toujours dans le couchage, mais à moitié sorti de la tente, le buste relevé en appui sur les coudes.
- Il va pleuvoir.
- Ca va chasser les mouches. Mon arrière Grand-oncle, qui
fut anarchiste, en crucifiait douze tous les matins sur une petite croix bardée de clous qu’il portait en pendentif, avant de commencer quoi que se soit. C’était, disait-il, pour se venger des douze apôtres.
- Pourquoi voulait-il se venger des apôtres ?
- Je n’ai jamais su très bien pourquoi. L’explosion d’une bombe lui avait dérangé la tête. Et quand il fut trop vieux pour les attraper, il fit l’élevage des asticots, et continua de crucifier douze mouches tous les matins jusqu’à sa mort.
- Il est mort vieux ?
- Soixante dix ans je crois. Mais je ne l’ai pas bien connu.
- Combien de temps a-t-il fait ça?
- Peut-être quarante ans?
Roger réfléchit en fermant un œil et:
- Ton arrière machin a donc tué 175000 mouches, précisa-t-il. Un record.
Les bagages repliés nous primes le chemin du retour à marée haute pour passer au dessus du corail. La pirogue toujours bien arrimée flottait sous le boussac ou nous l’avions tirée. Un petit oiseau aux variations de couleurs infinies s’envola du balancier. Une longue vague translucide s’enfla sur le corail, se creusa, et mourut à nos pieds. Au loin, la cote semblait proche. La maison de Marcel se discernait assez bien. Mais le ciel sombre empêchait d’expédier des signaux en morse avec une glace. Aucune importance Il ne nous attendait pas avant plusieurs jours.
- Espérons qu’il tiendra, dit Roger en vérifiant la solidité du balancier.
La violence du courant qui ceinturait l’île nous demandait un effort inouï.
Une heure de bagarre et c’est tout juste si nous étions dégagés de l’île. Le vent nous soufflait dans le nez, fort. Les vagues se gonflaient, hautes. Une vilaine couleur ocre remplaçait la transparence de l’eau. Quand une lame de fond s’éleva et nous pris de travers nous manquâmes chavirer.
- Kapok Pierre !
Nul besoin de ce conseil. J’évacuais l’eau qui nous submergeait, cinq litres à la fois. Roger qui ramait seul, peinait à maintenir le cap. Nous dérivions fortement vers le large.
- Prenez des boites de cinq litres pour vider l’eau, nous avait conseillé Marcel. La mer est imprévisible.
« C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme, chante Renaud avec raison ». Et du renaud, il y en avait…
Une vague arracha ma rame des mains. Erreur. Si l’union fait la force, c’était désordre. Je voulais ramer et non pédaler, ni danser avec les vestiges du Titanic. Je la rattrapais au vol.
Sans transition aucune, il plut des cordes. La moelle de mes os claquait des dents.
Les vagues crêtées d’écume grisâtre se multipliaient. Les trombes d’eau succédaient aux trombes d’eau. Tempête. Ma première. La mer déchaînée fracassait, assourdissait, s’acharnait, indomptable et sauvage. Le vent, la pluie, les vagues, chahutaient notre barcasse qui craquait, grinçait, geignait, gémissait mais tenait.
Perdu dans cette masse d’eau, impossible de trouver la position. Nous grimpions haut sur une cime, plongions bas dans un gouffre, remontions sur l’extrémité d’une crête, vertigineux, retombions, profond, si bas, qu’une sensation d’ascenseur stoppé net, nous remontait les tripes dans la bouche. L’apocalypse. La mer était notre ennemie, elle qui depuis des siècles innombrables, combattait l’homme sans pitié ni remord, tellement elle aimait le carnage et la mort. Ou Baudelaire le visionnaire.
Soudain, comme pour accentuer les vers de l’immortel poète, le balancier s’éleva dans les airs. Roger plongea dessus, redressant péniblement l’équilibre de son poids. Une seconde de plus et nous étions sens dessus dessous, hôtes malgré nous du Capitaine Nemo.
A notre gauche, une forme noire, oblongue, un gigantesque ballon de rugby ou une petite montgolfière - au choix - se colla contre la pirogue en se laissant dériver.
C’était un animal, mais un animal sans queue ni tête, comme nos histoires. Baleine, veau marin, voiture à pédales futuriste, vous ne le saurez jamais, et moi non plus.
La peur me prit. Avec des pensées dingues, folles, superstitieuses : celles qui vous font croire aux fariboles surnaturelles. Dis d’en haut ou dit d’en bas mes oreilles se fermaient pourtant aux discours politiques qui vous farcissent de vide.
Et si les os étaient responsables de no malheurs ? En les jetant, peut être que ce tohu-bohu cesserait ? Mais que dira Roger face à mes doutes ? Que je me déballonne à la première tempête, devant ce “ cache à l’eau ” de rien du tout ?
J’étais tout à coup, comme ces croyants, mur pour manger du martyr à pleines dents le dimanche matin sous les voûtes, anthropophage, pour cracher mes sous à noiraud, le prix des cotillons de la bonne.
- Sainte mère de dieu, ou c’qui en reste, prie pour moi, pauvre pécheur, donne moi un bout d’graisse de ton lardon, qu’ça m’éclaire. J’suis perdu dans l’noir de cette tempête, susurrais-je tout bas.
Tout à ma litanie, j’ai tapé de toutes mes forces sur le dos de la bête et j’ai cassé la rame.
-T’ES CINGLE OU QUOI ? TU NOUS FAIS CHAVIRER !
Et Roger n’avait pas tord. Peu après, je du m’aplatir sur le balancier, la tête sous l’eau comme au jour de mon baptême. Du sel plein les trous de nez, les yeux me piquaient, mais pas question de lâcher prise.
La tempête cessa brusquement. Et sans plus de raison que mon envie d’uriner tenaillait. La mer calmée, le vent tombé, le soleil brillait haut dans le ciel. Prière entendue. Un miracle. J’offrirais mon tibia en cadeau.
Mais le plus incroyable, c’est que nous n’étions pas perdus dans l’océan à mille milles de la terre. Mais bel et bien arrivé à bon port, le long des palétuviers à cent mètres de chez Marcel.
Et nous chantâmes :
Quand on a bouffé son pognon,
Ou gâché par un coup d’cochon,
Toute sa carriè… re.
On prend ses godasses sur son dos,
Et l’on file au fond d’un paqu’bot,
O Légionnai…ai…res.
On y trouve des copain d’partout,
Y’en a de Vienne, y’en a d’mon trou,
Pas ordinai…res.
Des aristos et des marlous,
Qui ss’ont donnés un rendez vous,
O Légionnai…ai…res.
Y’a des curés, qui sans façon,
Baptisent le bon dieu : d’sacré con,
D’anciens notai…res.
Ayant bouffés tout le magot,
De ceux qui mettaient à cheugo,
O Légionnai…ai…res.
*
* *
FIN
Letellier Patrick